Grandes tendances

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Meyers Transport n’est plus. Après 90 ans en affaires. Cette flotte de l’Est de l’Ontario a fermé ses portes à la mi-janvier. Parmi les raisons évoquées, il y a l’offre élevée de transport et la réduction marquée des taux dans le segment des charges partielles, en plus d’un ralentissement général de l’activité industrielle dans la région. «Il est triste de penser qu’il n’y aura plus de camions ni de remorques aux couleurs de Meyers qui vont et viennent sur la route», souligne la présidente Natalie Meyers, qui fait partie de la quatrième génération de l’entreprise familiale. Mortrans, la division de livraison de chargements complets du transporteur, de même que Mosaic Logistics, poursuivent leurs activités, mais 190 personnes ont perdu leur emploi.

Les temps difficiles dans l’industrie du camionnage ne s’arrêtent pas là. La faiblesse des prix du pétrole a continué de freiner les volumes de marchandises dans des provinces comme l’Alberta l’an dernier, alors qu’un faible dollar canadien n’a pas encore stimulé les exportations qui favorisent le transport de marchandises liées au secteur manufacturier au Québec et en Ontario. Toute croissance significative en matière de matériel roulant et de personnel peut être attribuée à des fusions et des acquisitions.

TFI International – anciennement connue sous la raison sociale de TransForce, et sans contredit la plus importante flotte publique au Canada – poursuit assurément sa série d’acquisitions. À la fin de l’année dernière, l’entreprise, dont le siège social est situé au Québec, a annoncé l’acquisition de National Fast Freight, une société sans actifs située à Brampton, en Ontario, appartenant à Calyx Transportation Group, renforçant sa présence dans le segment des charges partielles. Mais cette acquisition a été éclipsée par l’achat en espèces de la division Con-way Truckload de XPO Logistics, en octobre dernier, pour un montant de 558 millions de dollars américains.

Cameron Doerksen, un analyste du transport au service de la National Bank Financial, considère que cette entente change réellement la donne. Environ la moitié des revenus de TFI International provient désormais des États-Unis, et 25 pour cent de son revenu total est attribuable au segment des charges complètes au sud de la frontière, explique-t-il. «Cette entreprise a sensiblement changé de profil à la suite de cette acquisition.» Cela pourrait changer la donne pour les fusions comme pour les acquisitions dans l’industrie. TFI International a payé à XPO Logistics 4,9 fois le montant du bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement  (BAIIDA) de la flotte, souligne M. Doerksen. C’est moins que ce que les nombreuses autres flottes cotées en bourse ont payé pour leurs récentes acquisitions, ce qui pourrait signifier que nous sommes dans un marché d’acheteurs.

«Il y a beaucoup d’activité en ce moment, et je dirais qu’il y a plus de vendeurs que d’acheteurs présentement», avance Mark Seymour, président et chef de la direction chez Kriska Transportation, en Ontario, faisant allusion aux petites entreprises qui souhaitent vendre avant de devoir faire face à des défis tels que la future réglementation américaine sur les dispositifs d’enregistrement électronique, des formations plus rigoureuses pour les chauffeurs débutants et l’augmentation des coûts d’assurance. Kriska a passé en revue pas moins de 50 acquisitions potentielles au cours des 16 derniers mois, même si aucune d’entre elles ne s’est avérée concluante. «Il s’agit d’ajouter des sociétés actives qui peuvent voler de leurs propres ailes», poursuit-il.

Les flottes qui veulent se développer ne peuvent compter uniquement sur des nouveaux clients, ajoute M. Seymour, faisant référence à la croissance organique qui n’a pas été observée depuis les années 1990 et 2000. «Nous avons connu un rétrécissement organique au cours des dernières années.» La faiblesse des taux laisse tout simplement peu de place aux entreprises déterminées qui cherchent à voler le fret de leurs compétiteurs.

«Nous avons réussi à faire croître notre millage de six pour cent, et ce, même si le fret était difficile à trouver. Si vous travaillez fort et que vous ratissez large, les occasions se présenteront», d’imager Rob Penner, président et chef de la direction chez Bison Transport. La croissance, qui demeure enviable pour de nombreuses flottes, était tout de même trois pour cent inférieure aux objectifs de l’entreprise pour l’année. La flotte n’a enregistré aucune acquisition en 2016, mais elle recherche activement des occasions de croissance – particulièrement dans l’est du Canada. La plupart des flottes qui souhaitent vendre n’ont pas un bon sens de la planification de la relève, souligne-t-il. En ce qui a trait à celles qui veulent vendre avant la réglementation américaine sur les dispositifs d’enregistrement électronique, dont l’entrée en vigueur est prévue en décembre, M. Penner croit qu’il est trop tard. «Pourquoi acheter les problèmes de quelqu’un?», demande-t-il. «Il y a beaucoup de bonnes flottes très performantes sur le marché.»

Les entreprises ne sont pas seules dans leur quête d’acquisitions. En avril 2016, VersaCold Logistics Services a acquis Coastal Pacific Xpress, de Colombie-Britannique, le plus important transporteur de produits réfrigérés périssables en Amérique du Nord. Cette annonce est survenue un mois seulement après l’acquisition de Gary Heer Transport et la création de VersaCold North America Transportation Solutions.  Entre-temps, Westcan Bulk Transport a fait l’acquisition de Wheeler Transport, un transporteur de carburant et d’asphalte situé à Coquitlam, en Colombie-Britannique, transaction qui a ajouté 60 nouveaux employés, dont 49 chauffeurs et deux voituriers-remorqueurs à Westcan Bulk.

Des investissements dans les cours, les terminaux et les entrepôts indiquaient des entreprises en plein essor. Maritime-Ontario Freight Lines a ouvert un nouveau terminal à Surrey, en Colombie-Britannique. Consolidated FastFrate a annoncé en octobre l’expansion de ses opérations intermodales en investissant 10 millions de dollars dans une installation d’Edmonton, 1,5 million de dollars dans une expansion à Winnipeg et 5,5 millions de dollars pour 238 châssis intermodaux. Transport Guilbault a annoncé la construction d’un nouveau terminal de 1,5 million de dollars dans le parc industriel de Rimouski.

«C’est une période exaltante pour notre compagnie», a déclaré Ron Tepper, directeur général de Consolidated FastFrate. «Nous croyons en notre avenir et nous continuons d’investir dans notre réseau pancanadien de services routiers et ferroviaires de charges partielles basés sur des actifs, que nous cherchons également à développer aux États-Unis.»

Gene Orlick, président du Conseil de l’Alliance canadienne du camionnage et président de l’entreprise Orlicks, en Alberta, est d’accord avec l’idée selon laquelle les entreprises en expansion sont dans le siège du conducteur. De plus en plus de flottes canadiennes, en particulier les plus petites, cherchent à échapper aux frustrations causées par une pénurie de chauffeurs et par l’augmentation du prix du matériel roulant en lien avec la faiblesse du dollar canadien, explique-t-il.

Et il ne faut pas oublier le lien direct entre les forces économiques générales et la demande d’équipements et de main d’œuvre.

«Je crois que les perspectives pour l’économie et l’industrie du pétrole et du gaz ont changé pour le meilleur», a déclaré Murray K. Mullen, PDG du Groupe Mullen, lors d’un récent appel avec des analystes. «Nous sommes bien placés pour poursuivre les acquisitions et récupérer des parts de marché de concurrents qui ont mal évalué leurs services et qui sont surendettés. Le moment de la reprise ou des acquisitions demeure somme toute vague, mais j’ai la conviction que 2017 marquera le début d’une nouvelle croissance pour notre entreprise.»

Alain Bédard, président du conseil, président et chef de la direction de TFI International, a fait remarquer lors d’une récente conférence téléphonique que la faiblesse de l’économie canadienne, la saturation du marché national des charges partielles et la pression à la baisse sur les taux aux États-Unis sont tous des facteurs qui ont nui au chiffre d’affaires de la société au troisième trimestre. Cela dit, les revenus issus de la livraison de colis et de courrier étaient en hausse, augmentant les revenus de 3 pour cent et le résultat d’exploitation de 50 pour cent.

«La croissance des revenus dans le secteur de la livraison de colis et courrier reflète notre présence accrue dans les activités liées au commerce électronique. La faiblesse de l’économie canadienne continue de plomber le niveau d’activité dans le secteur du transport de lots brisés, mais des efficiences accrues ont permis d’améliorer les marges d’exploitation. Les difficultés éprouvées par l’industrie manufacturière nord-américaine limitent le volume de fret dans le secteur du transport de lots complets, où nous continuons de rationaliser les activités et de mettre l’accent sur les activités à rendement élevé. La baisse du volume des clients nuit également aux activités de logistique, qui continuent néanmoins de générer des rendements élevés, » a ajouté M. Bédard.

La faiblesse de l’activité manufacturière a eu des répercussions sur les volumes, surtout dans le secteur des charges complètes, et la valeur inférieure du dollar canadien n’a pas encore contribué à une relance significative de l’économie canadienne.

 

 

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À propos de l'auteur

Steve Bouchard

Steve Bouchard écrit sur le camionnage depuis plus de 20 ans, ce qui en fait de loin le journaliste le plus expérimenté dans le domaine au Québec. Steve est le rédacteur en chef de l’influent magazine Transport Routier, publié par Newcom Média Québec, depuis sa création en 2000. Il est aussi le rédacteur en chef du site web transportroutier.ca, il agit comme rédacteur conseil du magazine L’automobile et il contribue aux magazines Today’s Trucking et Truck News. Steve rédige aussi le bulletin électronique de Transport Routier, Les nouveautés du routier, et il participe à l’élaboration des stratégies de communication pour le salon ExpoCam de Montréal, propriété de Newcom. Steve est détenteur d’un permis de conduire de classe 1 depuis 2004 et il est le seul journaliste de camionnage au Québec à avoir gagné des prix Kenneth R. Wilson de la Presse spécialisée du Canada, l’or et l’argent deux fois chacun. Steve a occupé la présidence et la présidence du Conseil du Club des professionnels du transport du Québec et il représente les médias au comité des fournisseurs de l’Association du camionnage du Québec. En 2011, il a reçu le prestigieux prix «Amélioration de l’image de l’industrie» remis par l’Association du camionnage du Québec.