EIMT et camionnage au Canada : enquête sur les abus impliquant consultants et transporteurs

Des personnes désespérées qui espèrent immigrer au Canada. Des consultants et des agents cupides qui font miroiter l’espoir tout en soutirant des milliers de dollars à des candidats à l’immigration. Des fortunes bâties, des économies englouties.

Ce n’est pas le scénario d’un film hollywoodien : cette réalité se joue chaque jour aux quatre coins du pays. Les conséquences de l’utilisation, de l’abus et de l’exploitation du programme d’étude d’impact sur le marché du travail (EIMT) ont laissé derrière elles une traînée de désespoir et de rêves brisés.

Prenons le cas de Jagjit Singh (nom modifié), arrivé au Canada en 2022 avec un visa de conjoint, afin de rejoindre sa femme, venue en 2020 avec un visa d’étudiante. Le couple s’est ensuite installé à Montréal.

(Photo : iStock)

Ses documents devant expirer en 2025, M. Singh cherchait un moyen de rester au pays. Il a versé 11 000 $ à un consultant en immigration agréé de Brampton, en Ontario, qui lui a promis une EIMT provenant d’une entreprise de camionnage établie en Nouvelle-Écosse.

Après plusieurs semaines sans nouvelles, M. Singh a contacté directement l’entreprise de camionnage. Un responsable lui a confirmé qu’un poste EIMT avait bien existé, mais qu’il était expiré.

Un versement de 3 000 $ versé à un consultant en immigration pour un EIMT. Un total de 11 000 $ a été versé. (Photo : fournie)

Réalisant qu’il avait été escroqué, M. Singh a demandé un remboursement. Des documents lui ont été fournis, mais l’argent ne lui a jamais été restitué.

Nitin Chopra, cofondateur de Hashtag Media Group, affirme que ce même consultant aurait floué de nombreuses autres personnes, dont plusieurs chauffeurs routiers et mécaniciens.

«Des emplois EIMT ont été promis, des paiements ont été effectués en argent comptant et par virement électronique. Les emplois ne se sont jamais matérialisés», a-t-il déclaré.

Porte d’entrée vers le Canada

Selon M. Chopra, certaines entreprises de camionnage étaient impliquées, et des EIMT se vendaient entre 10 000 $ et 70 000 $. Il estime que ce consultant — qui a depuis fermé boutique — aurait engrangé près de 20 millions $ au cours des trois dernières années grâce à des personnes à la recherche d’un emploi dans divers secteurs. De nombreuses victimes seraient demeurées silencieuses.

Stephen Laskowski, président et chef de la direction de l’Ontario Trucking Association (OTA), reconnaît que certaines professions du secteur du camionnage servent de porte d’entrée au Canada et que certains candidats n’avaient aucune intention réelle de devenir chauffeurs routiers.

Une analyse des données sur les EIMT pour la période 2022-2024, fournie par l’OTA, révèle une forte concentration des autorisations parmi un nombre restreint d’employeurs, notamment dans le secteur du camionnage et de la logistique en Ontario.

Approbations répétées pour certains employeurs

Les approbations ont atteint un sommet en 2023 et sont demeurées élevées en 2024. À partir de mars 2025, les offres d’emploi ne permettaient toutefois plus aux candidats d’obtenir des points supplémentaires dans le processus de sélection d’Entrée express.

Les données démontrent que plusieurs entreprises ont obtenu des autorisations répétées sur plusieurs années, suggérant une dépendance soutenue au Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET) plutôt qu’un besoin ponctuel de main-d’œuvre.

M. Laskowski précise que l’OTA a transmis ces informations au gouvernement, mais constate un manque de volonté politique pour s’attaquer au problème.

Les autorisations EIMT se concentrent largement chez les transporteurs et les exploitants de fret, certains employeurs obtenant entre 20 et 40 postes approuvés par année.

Si chaque EIMT se vendait en moyenne 30 000 $ et que 30 postes étaient monnayés, près de 900 000 $ pourraient être générés annuellement, puis partagés entre employeurs, consultants et intermédiaires.

Kanwar Sierah (Photo: Leo Barros)

Kanwar Sierah, consultant agréé en immigration canadienne à Mississauga, se souvient avoir quitté précipitamment son bureau après avoir reçu un appel d’un relais routier : un chauffeur menaçait de s’enlever la vie.

L’entreprise pour laquelle travaillait ce chauffeur déduisait directement les frais liés à l’EIMT de son salaire. Après un trajet de la Colombie-Britannique à l’Ontario, le chauffeur a demandé à être payé afin de pouvoir acheter de la nourriture. L’entreprise lui a alors versé 50 $.

«C’était presque le point de rupture», raconte M. Sierah, ajoutant qu’il a réussi à dissuader le jeune homme de poser un geste irréversible.

Il précise que les travailleurs étrangers temporaires victimes d’abus peuvent demander un permis de travail ouvert pour personnes vulnérables, et que le nombre de ces permis a doublé d’une année à l’autre.

Les EIMT comme levier d’immigration

Manan Gupta, PDG de Skylake Immigration à Brampton, estime que ces abus généralisés ont sérieusement miné l’intégrité du système d’immigration canadien.

Au cours des dernières années, des EIMT ont été vendues afin d’augmenter artificiellement les scores du Système de classement global, menant à des invitations à la résidence permanente, puis éventuellement à la citoyenneté canadienne.

Certains sont devenus camionneurs par nécessité; d’autres ont quitté le secteur dès qu’une autre opportunité s’est présentée.

M. Laskowski souligne que certaines personnes n’auraient jamais dû prendre le volant, ajoutant que le public partage aujourd’hui les routes avec des conducteurs représentant un risque pour la sécurité.

M. Gupta ajoute que certains propriétaires d’entreprises ayant profité de la vente d’EIMT se souciaient peu des plaintes pour vol salarial ou abus.

«Ils avaient déjà fait fortune, déclaré faillite et tourné la page», affirme-t-il.

Nitin Chopra (Photo: Leo Barros)

M. Chopra décrit ces faillites comme des failles exploitées par certains pour contourner le système, qualifiant le tout de modèle d’affaires permettant de s’enrichir rapidement. M. Sierah évoque pour sa part l’état d’esprit de nombreux travailleurs : plusieurs croyaient pouvoir récupérer leur investissement en moins d’un an.

Accepter les abus… pour survivre

Si certains ont bel et bien obtenu un emploi, ils ont ensuite été victimes de vol salarial, d’abus ou d’exploitation. D’autres ont perdu leur argent et se sont retrouvés sans travail.

M. Gupta ajoute que, bien que des cas d’abus réels existent, certains travailleurs ont volontairement payé pour un EIMT, puis se seraient entendus avec leur employeur pour dénoncer des abus afin de passer d’un permis fermé à un permis de travail ouvert pour personnes vulnérables.

Pour l’avenir, M. Laskowski estime que le Canada doit demeurer accueillant, tout en cessant d’être naïf.

« Les entreprises de camionnage agréées constituent un moyen de prévenir la fraude en immigration et de rétablir l’intégrité du système », affirme-t-il.

Une piste de solution

M. Sierah propose la création d’un mécanisme d’assurance ou d’un fonds commun destiné à lutter contre la fraude et à soutenir les travailleurs victimes d’abus. Les employeurs, y compris les entreprises de camionnage, y contribueraient afin d’indemniser les travailleurs lésés.

«Cela permettrait d’exercer un meilleur contrôle sur les employeurs et les consultants peu scrupuleux», explique-t-il.

Si l’on se fie uniquement aux chiffres du camionnage, il pourrait y avoir des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes actuellement en situation régulière au Canada qui ont obtenu la résidence permanente — puis la citoyenneté — grâce à ces pratiques douteuses.

M. Chopra souligne que le temps presse pour de nombreuses personnes dont le visa arrive à échéance ou dont l’emploi promis ne s’est jamais concrétisé.

Vous souvenez-vous de M. Singh, qui avait versé 11 000 $ à un consultant aujourd’hui disparu?

Depuis, lui et sa femme ont eu un enfant. Il espère toujours désespérément pouvoir rester au Canada et se trouve actuellement sous le statut de demandeur, dans l’attente d’une réponse concernant une nouvelle EIMT. Il a refusé de dire s’il avait payé pour celle-ci.


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