La hausse du coût des réclamations redéfinit le marché de l’assurance en camionnage
Les accidents de camions ne deviennent pas seulement plus fréquents, leurs coûts augmentent également de façon marquée. Ajoutez à cela la fraude généralisée, le double courtage, la hausse du prix des camions et des coûts de main-d’œuvre, ainsi que l’augmentation du nombre de verdicts nucléaires, et le résultat est une hausse des coûts d’assurance dans l’ensemble de l’industrie.
Les assureurs affirment que les conséquences financières des accidents de camions, appelées dans l’industrie de l’assurance la «gravité des réclamations», ont fortement augmenté au cours de la dernière décennie.

Lors de récentes audiences devant le comité permanent des transports de la Chambre des communes, qui étudie l’évolution du secteur du camionnage, des représentants du Bureau d’assurance du Canada (BAC) ont indiqué aux députés que les assureurs en automobile commerciale ont versé davantage en réclamations et en dépenses qu’ils n’ont perçu en primes pendant plusieurs années consécutives.
«Le marché de l’assurance pour le camionnage commercial a connu une augmentation importante de la taille et de la gravité des réclamations d’assurance découlant d’accidents sur les routes», indique Maximilien Roy, vice-président intérimaire à la stratégie au BAC, devant le comité.
Les données présentées par le BAC montrent que le nombre de réclamations et leurs coûts ont tous deux fortement augmenté ces dernières années. Entre 2015 et 2023, le nombre de réclamations liées au camionnage a augmenté de 83% en Ontario, de 88% en Alberta et de 86% dans les provinces de l’Atlantique. Au cours de la même période, les coûts des réclamations ont grimpé encore plus rapidement, notamment avec une hausse de 166% en Alberta.
C’est essentiellement ce que l’on appelle la gravité des réclamations.
Définition de la gravité des réclamations
«Lorsque nous parlons de la gravité des réclamations, nous faisons référence à l’augmentation de la valeur en dollars de chaque réclamation», explique Lee Sherback, chef de la pratique nationale du transport pour le Canada chez Hub International.
Cette hausse reflète des changements dans plusieurs aspects du profil de risque du camionnage. Du côté de la responsabilité civile, les plaignants réclament de plus en plus des dommages compensatoires et punitifs plus élevés à la suite d’accidents graves, et les assureurs surveillent de près l’augmentation des montants accordés par les tribunaux aux États-Unis.
«Nous voyons beaucoup de verdicts nucléaires aux États-Unis, et il ne faut généralement pas longtemps pour que cette tendance traverse la frontière», indique M. Sherback. «Il est bien connu que lorsque le camionnage est impliqué, des limites d’assurance plus élevées sont disponibles, et les avocats sont bien informés à ce sujet.»
Dans le même temps, le coût du matériel roulant et des réparations a fortement augmenté, ce qui signifie que même des collisions relativement mineures peuvent désormais entraîner des réclamations beaucoup plus élevées qu’auparavant.

La hausse des coûts se traduit par une augmentation des primes
Les tracteurs routiers modernes peuvent atteindre une valeur d’environ 250 000 $, comparativement à une fraction de ce coût il y a à peine une décennie. Dans le même temps, la hausse des taux de main-d’œuvre, la technologie de plus en plus complexe des véhicules et le coût élevé des pièces de remplacement font grimper les factures de réparation pour chaque collision.
«Les camions sont exponentiellement plus chers qu’ils ne l’étaient il y a 10 ou 20 ans», indique M. Sherback. «Les pièces coûtent plus cher, les mécaniciens coûtent plus cher et les cargaisons ont plus de valeur.»
Les assureurs indiquent que l’industrie fait également face à une hausse des coûts liés aux litiges et à des préoccupations croissantes concernant la fraude. Les collisions mises en scène et le vol de cargaison ont augmenté ces dernières années, particulièrement dans les grandes villes.
«Le vol de cargaison demeure un important casse-tête pour les entreprises de camionnage et continue de faire grimper le coût des réclamations», affirme Rupinder Hayer, vice-président adjoint du camionnage longue distance et de l’assurance automobile commerciale chez Echelon Assurance. «À cela s’ajoute la multiplication des verdicts nucléaires, ce qui rend la situation encore plus difficile financièrement pour les assureurs.»
«La fraude à l’assurance a des effets catastrophiques», ajoute M. Sherback. «Le crime organisé y est impliqué et le phénomène s’étend à davantage de juridictions.»
Les assureurs évaluent la formation et les programmes de sécurité des flottes
Les assureurs surveillent également de près le niveau d’expérience des conducteurs. Les pénuries de main-d’œuvre observées au cours des dernières années ont forcé certaines flottes à intégrer plus rapidement dans l’industrie des conducteurs moins expérimentés, ce qui peut accroître le risque de collisions.
«Le marché du camionnage commercial a vraiment ressenti les effets de l’augmentation de la fréquence et de la gravité des réclamations», souligne M. Hayer. «Lorsque les conducteurs n’ont pas la formation nécessaire, les accidents sont plus susceptibles de se produire, ce qui entraîne des taux d’accidents plus élevés et des réclamations plus importantes.»
Cependant, la hausse des coûts d’assurance n’est pas répartie également dans l’industrie du camionnage. Les courtiers indiquent que l’environnement actuel de tarification dépend fortement de la flotte assurée.
Jean-Sébastien Larocque, vice-président exécutif du cabinet de courtage Assurancia Nexia, indique que les flottes bien gérées, affichant de solides dossiers en matière de sécurité, bénéficient actuellement d’un marché concurrentiel entre assureurs.
«Pour les flottes bien structurées, nous évoluons clairement dans un marché souple», indique M Larocque. «Nous renouvelons de nombreux risques avec des baisses de primes de l’ordre de 5 à 15 %, voire davantage.»
En revanche, les flottes dont le dossier de sécurité est plus faible font face à un environnement beaucoup plus difficile.
Un marché de plus en plus segmenté
M. Sherback décrit le marché actuel comme étant de plus en plus segmenté.
«Pour les flottes de premier ordre, le marché demeure souple», explique-t-il. «Mais à mesure que la performance des flottes se dégrade, l’accès à l’assurance devient plus difficile et le marché se durcit.»
Les assureurs s’appuient de plus en plus sur des données opérationnelles détaillées pour évaluer les flottes. Les souscripteurs examinent désormais de près les résultats d’inspection, les pratiques d’embauche des conducteurs, les programmes de sécurité et l’exposition géographique, notamment les opérations dans des juridictions américaines où les litiges sont plus fréquents.
La technologie devient également un outil de plus en plus important, tant pour les assureurs que pour les flottes.
Les systèmes de télématique et les caméras embarquées permettent aux transporteurs de surveiller le comportement des conducteurs et de recueillir des données opérationnelles détaillées. Bien que ces outils n’entraînent pas nécessairement des réductions immédiates des primes, les courtiers indiquent qu’ils peuvent contribuer à réduire les réclamations et à améliorer le profil de risque d’une flotte au fil du temps.
Les images provenant des caméras embarquées et les données de télématique jouent également un rôle croissant dans la défense des réclamations à la suite de collisions. Les assureurs souhaitent avoir accès à ces données, même si elles peuvent parfois être incriminantes.
«Grâce aux caméras embarquées, nous pouvons déterminer beaucoup plus rapidement si nous devons régler une réclamation ou la contester», indique M.Sherback. «Par le passé, nous devions souvent contester et espérer le meilleur.»
Au-delà de la défense des réclamations, les assureurs utilisent de plus en plus les données de télématique pour mieux comprendre la performance globale des flottes et leurs profils de risque. Les caméras et les systèmes de surveillance des conducteurs peuvent révéler si les conducteurs sont distraits, suivent les véhicules de trop près ou adoptent des comportements risqués au volant. Ces informations peuvent aider les flottes à corriger les problèmes plus tôt grâce à du coaching et de la formation, avant qu’un accident grave ne survienne.
Sherback a indiqué que de nombreuses flottes ont installé des systèmes de télématique, mais ne les utilisent pas encore à leur plein potentiel. Les entreprises qui analysent activement les données et réagissent aux alertes de sécurité obtiennent généralement de meilleurs résultats à long terme, tant sur le plan de la performance opérationnelle que des résultats en matière d’assurance.
Les flottes sont invitées à travailler étroitement avec leur assureur ou leur courtier afin de tirer pleinement parti des outils et des ressources mis à leur disposition. Finalement, la hausse des coûts et de la gravité des réclamations représente un fardeau partagé par l’ensemble de l’industrie, ce qui oblige les entreprises de camionnage à se démarquer des acteurs moins rigoureux.
«Les compagnies d’assurance ne paient pas les réclamations», indique M. Sherback. «Elles les financent. Avec le temps, le coût de ces réclamations finit toujours par se répercuter dans le prix de l’assurance.»
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