Cartes de carburant: la fraude coûte cher aux transporteurs

Victime d’une fraude, une petite entreprise de camionnage de Coaticook souhaite sensibiliser l’industrie aux risques associés aux cartes de carburant commerciales et réclame davantage de mesures de protection pour les transporteurs.

ADL Transport affirme avoir découvert des transactions suspectes sur plusieurs de ses cartes de carburant, après avoir reçu des relevés faisant état d’achats effectués dans des endroits où aucun de ses véhicules ne se trouvait.

«Quand on a regardé les factures, on a vu des transactions dans des endroits où nous n’allons jamais. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’il y avait un problème», raconte Philippe Laprise, directeur des opérations de l’entreprise.

(Photo: iStock)

Selon les documents consultés par Transport Routier, la dernière transaction que l’entreprise considère comme légitime remonte au 11 avril 2023 dans une station-service de Springfield, au Vermont. ADL soutient que les transactions apparues par la suite n’ont pas été autorisées par l’entreprise.

Parmi celles-ci figurent notamment des achats enregistrés en février dernier dans des relais routiers situés en Arkansas et au Nevada. Les relevés indiquent également qu’une transaction avait été effectuée à Springfield en novembre 2023.

ADL affirme avoir signalé rapidement la situation et demandé le blocage des cartes concernées dès la découverte des transactions contestées. Selon M. Laprise, l’entreprise a ensuite tenté d’obtenir des explications et un remboursement auprès de son fournisseur de cartes de carburant.

Toutefois, ADL soutient que les montants réclamés n’ont jamais été crédités à son compte. L’entreprise affirme avoir reçu comme explication que certaines stations concernées étaient des commerces indépendants affiliés au réseau Irving et qu’elles ne relevaient donc pas directement de sa responsabilité.

Dans un échange de courriels consulté par Transport Routier, un représentant d’Irving écrit qu’il n’existe «aucun signe» permettant de croire que les renseignements de la carte auraient été compromis du côté d’Irving ou dans l’un de ses établissements. Il précise également qu’il est impossible de confirmer si la carte a été clonée ou piratée.

Le même représentant rappelle que, selon la politique de l’entreprise, le client demeure responsable des transactions frauduleuses effectuées à l’aide des renseignements de sa carte, même si la carte physique n’a pas été utilisée.

Quelques semaines plus tard, ADL a reçu un avis de recouvrement réclamant le paiement d’un solde de 5000,95 $ US, laissant entendre que le dossier serait transmis à une agence de recouvrement si aucune entente n’était conclue.

Pour une petite entreprise, une telle perte n’est pas anodine, souligne Philippe Laprise.

«C’est nous qui avons absorbé la perte. Ça sort directement de nos poches.»

Nous avons tenté à plusieurs reprises d’obtenir la version officielle d’Irving, mais nous n’avions reçu aucune réponse au moment de publier.

Un problème bien réel dans l’industrie

Si Philippe Laprise a accepté de rendre son histoire publique, ce n’est pas uniquement pour contester les sommes réclamées. Il affirme surtout vouloir éviter que d’autres transporteurs se retrouvent dans une situation semblable.

«Je ne veux pas que d’autres entreprises vivent la même chose que nous.»

La fraude liée aux cartes de carburant ne date pas d’hier et constitue un enjeu bien connu dans l’industrie du transport. Les témoignages recueillis par Transport Routier montrent que des entreprises québécoises en subissent les conséquences depuis plus d’une décennie, parfois pour des dizaines, voire des centaines de milliers de dollars.

Patrick Turcotte, président de Groupe TYT à Drummondville, confirme que son entreprise a elle aussi été victime de fraude cette année, cette fois sur des cartes de carburant Harnois.

«On s’en est rendu compte rapidement parce qu’on compare systématiquement les transactions de carburant avec les déclarations que nos chauffeurs inscrivent dans leur tablette. Lorsqu’une transaction ne correspond pas à un ravitaillement confirmé, on fait immédiatement une vérification», explique-t-il.

Dans ce cas précis, le transporteur affirme avoir signalé les transactions frauduleuses dans les délais prévus et avoir obtenu un remboursement.

«Harnois avait une politique claire. On a signalé les transactions à temps et ils nous ont crédités, un peu comme le ferait une carte de crédit.»

Cette expérience a toutefois amené le Groupe TYT à examiner les politiques de ses autres fournisseurs de carburant.

«On s’est rendu compte que certains fournisseurs ont une politique en cas de fraude, d’autres n’en ont tout simplement pas.»

Le transporteur affirme également avoir perdu environ 20 000 $ lors d’une fraude distincte impliquant des codes de paiement T-Check aux États-Unis, sans réussir à obtenir un remboursement.

Le président de WRS Pro-Transport à Val d’Or, William Imbeault, affirme pour sa part que son entreprise a été victime à trois reprises de fraudes liées à des cartes de carburant, pour des pertes totalisant plus de 160 000 $. Selon lui, une première fraude d’environ 45 000 $ est survenue en 2011 avec une carte Shell, une deuxième d’environ 40 000 $ en 2018 avec Petro-Canada, puis une troisième d’environ 78 000 $ en 2021 impliquant une carte Irving.

«Ce sont des montants énormes. Chaque fois, c’est le transporteur qui finit par absorber la perte», résume-t-il.

Selon M. Laprise, les entreprises de camionnage accordent quotidiennement leur confiance à ces systèmes de paiement spécialisés, souvent sans se questionner sur les mécanismes de protection qui les soutiennent.

«On leur donne accès à beaucoup d’information et à beaucoup de transactions. Quand quelque chose comme ça arrive, on s’attend à ce qu’il y ait des protections.»

Des protections supplémentaires souhaitées

Le directeur des opérations d’ADL estime que les émetteurs de cartes de carburant pourraient s’inspirer davantage des pratiques déjà courantes dans le secteur bancaire.

Il suggère notamment l’implantation de mécanismes de double authentification ou de validation additionnelle lorsqu’une transaction est effectuée dans un endroit inhabituel ou incompatible avec les activités normales du transporteur.

Philippe Laprise (Photo: LikedIn)

«Quand une transaction apparaît à des milliers de kilomètres de l’endroit où le camion est censé être, il devrait y avoir une vérification supplémentaire.»

Patrick Turcotte estime lui aussi que les mécanismes de prévention devraient être renforcés, mais il insiste également sur l’importance que les fournisseurs disposent de politiques de traitement des fraudes clairement établies.

«Ce n’est pas seulement une question de technologie. Il faut aussi que les fournisseurs aient une procédure claire lorsqu’un transporteur signale rapidement une transaction frauduleuse.»

À la suite des fraudes qu’il dit avoir subies, William Imbeault indique que WRS Pro-Transport a resserré ses propres procédures. Les conducteurs doivent notamment vérifier l’intégrité des lecteurs de cartes avant de faire le plein afin de déceler la présence éventuelle de dispositifs de clonage. L’entreprise privilégie également les solutions de paiement offrant une authentification plus robuste ou reposant sur une application mobile plutôt que sur une simple carte magnétique.

Des fournisseurs de cartes et de solutions de paiement destinées aux flottes proposent déjà différents mécanismes de protection, notamment des alertes en temps réel, des limites d’achat personnalisées et des systèmes capables de comparer le lieu d’une transaction avec la position du véhicule auquel la carte est associée. Certaines solutions permettent également de bloquer automatiquement une transaction suspecte ou d’exiger une forme d’authentification supplémentaire.

(Photo: Steve Bouchard)

Les approches varient toutefois d’un fournisseur à l’autre. Alors que certains transporteurs affirment avoir obtenu un remboursement lorsqu’une fraude est signalée rapidement, d’autres disent avoir dû absorber entièrement leurs pertes. Cette réalité pousse d’ailleurs plusieurs émetteurs de cartes de carburant à renforcer leurs mécanismes de sécurité.

Depuis le 2 juin, Petro-Canada impose l’utilisation d’un code d’accès à usage unique aux conducteurs qui utilisent sa carte SuperPass dans les quelque 300 postes de ravitaillement de son réseau commercial Petro-Pass.

Le fonctionnement s’apparente à l’authentification multifactorielle utilisée par les banques et de nombreux services en ligne. Après avoir inséré sa carte et saisi les renseignements requis au terminal, le conducteur reçoit par message texte un code temporaire qu’il doit entrer avant d’accéder à la pompe. Valide pendant 15 minutes, un nouveau code est nécessaire pour chaque ravitaillement.

Petro-Canada affirme avoir instauré cette mesure afin de prévenir l’utilisation non autorisée des cartes de carburant, notamment lorsque les renseignements d’une carte ont été volés ou que celle-ci a été clonée.

La mesure constitue précisément le genre de mécanisme de validation supplémentaire que Philippe Laprise souhaiterait voir se généraliser dans l’industrie. Selon lui, des protections permettant de confirmer l’identité du conducteur ou de détecter une transaction géographiquement incompatible avec les activités d’un véhicule pourraient contribuer à réduire les risques de fraude et, surtout, à empêcher que les pertes s’accumulent avant que le transporteur ne découvre le problème.

Fraude aux cartes de carburant : cinq moyens de réduire les risques

Aucune mesure ne permet d’éliminer complètement le risque de fraude, mais plusieurs bonnes pratiques peuvent aider les transporteurs à limiter les pertes et à détecter rapidement une utilisation suspecte.

• Surveillez les transactions quotidiennement

Plus une fraude est détectée rapidement, plus il est facile de faire bloquer une carte et, chez certains fournisseurs, de respecter les délais prévus pour présenter une réclamation.

• Activez les alertes en temps réel

Plusieurs programmes de cartes permettent de recevoir une notification chaque fois qu’une transaction est effectuée. Une alerte provenant d’un endroit inattendu peut permettre d’intervenir immédiatement.

• Limitez les achats autorisés

Les émetteurs de cartes offrent souvent la possibilité de fixer des plafonds quotidiens, de limiter les types d’achats ou de restreindre l’utilisation à certaines régions.

• Vérifiez les lecteurs de cartes

Les fraudeurs installent parfois des dispositifs de clonage (« skimmers ») sur les terminaux de paiement. Avant d’insérer une carte, il est recommandé de vérifier si le lecteur semble avoir été modifié, est mal fixé ou présente des pièces inhabituelles.

• Privilégiez les solutions avec authentification renforcée

L’utilisation d’applications mobiles, de codes à usage unique ou d’une authentification multifactorielle réduit les risques liés au clonage des cartes.

Qui paie lorsqu’une carte est fraudée?

Contrairement aux cartes de crédit personnelles, les cartes de carburant commerciales n’offrent pas toutes les mêmes protections en cas de fraude.

Les témoignages recueillis par Transport Routier montrent que les politiques varient considérablement d’un fournisseur à l’autre. Certains remboursent les transactions frauduleuses si elles sont signalées dans un délai déterminé, tandis que d’autres prévoient que le client demeure responsable des achats effectués à l’aide des renseignements de sa carte, même lorsque la carte physique n’a pas été utilisée.

Avant de choisir un fournisseur, les transporteurs auraient donc intérêt à vérifier notamment :

la politique de remboursement en cas de fraude;

les délais pour signaler une transaction suspecte;

les outils de sécurité offerts (alertes, géolocalisation, authentification multifactorielle);

les limites pouvant être imposées aux transactions.

Ces éléments peuvent faire une différence importante lorsqu’une fraude survient.


Donnez votre avis

Vos données ne seront ni publiées, ni partagées.

*