Pierre Aubin: la passion du camionnage ne prend pas de retraite
Sa flotte rutilante est l’une des plus reconnaissables du Québec, tout comme son franc-parler. Après plus d’un demi-siècle de camionnage, Pierre Aubin demeure profondément engagé envers son entreprise et l’industrie.
Pierre Aubin est l’une des figures les plus connues et les plus charismatiques de l’industrie du camionnage au Québec. Le président de Groupe Aubin, qui occupe le 24e rang de notre Top 25 2026 des plus grandes flottes pour compte d’autrui du Québec, conserve la même passion du transport qu’à ses débuts comme camionneur dans les années 1970.
À 77 ans, il pourrait vendre son entreprise rapidement. Les acheteurs potentiels ne manquent pas. Mais le problème, dit-il avec un sourire, c’est qu’il aime encore beaucoup trop le transport pour s’en retirer.

«Il y a des journées où l’entreprise est à vendre jusqu’à minuit. Mais si je n’ai pas trouvé d’acheteur, à minuit et une, elle n’est plus à vendre», lance-t-il.
Si sa santé le lui permet, il se voit poursuivre jusqu’à 85 ou 86 ans. Et pas seulement derrière un bureau.
Camionneur avant d’être entrepreneur, Pierre Aubin prend encore régulièrement la route au volant de son Kenworth W900L personnel.
Basé à Sainte-Catherine, sur la RiveSud de Montréal, Groupe Aubin regroupe L’express du Midi, Transport Audec et Transport Delson. L’entreprise compte aujourd’hui environ 115 camions et 150 employés. Sa flotte, composée presque entièrement de Kenworth W900L rutilants, est devenue l’une des plus reconnaissables de l’industrie québécoise.
La mémoire de Pierre Aubin est une véritable archive du camionnage. Il se souvient des marques, des modèles, des moteurs et des transmissions qu’il a conduits comme si c’était hier. À 13 ans, il manœuvrait déjà un camion. À 14 ou 15 ans, il travaillait l’été et les fins de semaine pour Léo Boucher, un petit transporteur qui possédait trois camions.
C’est à cette époque qu’il commence à imaginer la flotte qu’il aimerait un jour posséder. En voyant arriver au New Jersey des camions du Texas et de la Californie équipés de suspensions pneumatiques, de roues d’aluminium et de moteurs puissants, l’adolescent se promet d’avoir un jour de telles machines.
«Dans ma tête, c’est ça que je voulais avoir. Je me disais que j’aurais des camions avec des suspensions à l’air, des roues d’aluminium, des pneus Michelin et les plus gros moteurs qui se faisaient.»
Natif de Coaticook, il s’établit à Montréal en 1970. À la recherche d’un emploi, il se présente dans un bureau de placement et impressionne son interlocuteur par sa connaissance des camions, des moteurs et des transmissions. Un appel plus tard, il est embauché chez Total Transport.
Même à cette époque, son empressement le distingue. Lorsqu’il attend qu’une remorque soit chargée, il ne demeure pas assis dans le camion : il entre dans l’entrepôt pour aider le personnel à placer et à arrimer la marchandise.
Cette attitude lui ouvre des portes. Un client lui propose par la suite de participer à l’exploitation de camions dédiés.
Alors que l’entreprise lui offre un Western Star, Pierre insiste pour obtenir le camion qu’il souhaite vraiment : un Kenworth. Il accepte même de payer la différence.
Ce sera le premier d’une très longue série.

Une entreprise bâtie sur le service
Pierre Aubin situe véritablement ses débuts en affaires en 1973. Sa trajectoire ne sera pas parfaitement linéaire.
Un contrat de transport de matériaux de construction lui permet de prendre de l’expansion. Ce qui commence par quelques voyages par mois grimpe rapidement à plusieurs voyages par semaine.
Il engage des voituriers-remorqueurs, achète des camions et développe ses activités vers les États-Unis.
Il estime que les meilleures décisions de sa carrière ont été de rester près de ses clients, de miser sur la qualité du matériel et de traiter ses employés comme des amis.
«Quand je disais que je donnais du service, je donnais du service. Si on ne pouvait pas livrer un voyage comme prévu, on disait la vérité au client et on trouvait une solution.»
La même philosophie s’applique au matériel roulant. «Je n’ai jamais lésiné sur la qualité», insiste-t-il.
Pierre Aubin est reconnu pour son amour de la marque Kenworth, plus particulièrement des modèles W900L étincelants et puissants. Est-ce encore rentable d’investir autant dans un camion?
Pierre Aubin répond oui, même s’il reconnaît que le chrome relève d’abord d’un goût personnel. Les camions conservent une excellente valeur de revente, soutient-il, parfois de 40 000 $ à 50 000 $ supérieure à celle d’un tracteur comparable. Ils contribuent aussi au recrutement et à la fidélisation des chauffeurs.
Plusieurs employés comptent 15, 20, 25, voire plus de 30 années de service. Les camions ne sont pas la seule raison de cette fidélité, précise-t-il. Il prend soin de saluer les gens dans les bureaux et l’atelier, de plaisanter avec eux et de demeurer accessible.
Mais il ne prétend pas avoir acheté ces camions uniquement pour ses chauffeurs.
«Je les ai achetés pour moi. C’est ce que je voulais depuis ma jeunesse : de beaux camions.»
Cette passion donne lieu à l’un des souvenirs les plus émouvants de sa carrière. Après avoir acheté un Freightliner FLD120 neuf, au milieu des années 1980, il se rend chez Léo Boucher, l’homme qui lui avait appris le métier lorsqu’il était adolescent.
Son ancien mentor inspecte les suspensions pneumatiques, les roues d’aluminium, le moteur de 400 chevaux et l’abondance de chrome. Il monte ensuite dans la cabine et découvre la couchette de 60 pouces et ses rangements.
«M. Boucher m’a dit : “Je t’en ai tellement montré, mais aujourd’hui, c’est toi qui m’en montres.”»
En descendant du camion, M. Boucher fond en larmes, fier du chemin parcouru par son ancien protégé. Il meurt quelques mois plus tard.
Influenceur avant l’heure
L’influence de Pierre Aubin dépasse son entreprise. Administrateur de longue date de l’Association du camionnage du Québec (ACQ), dont il a notamment été président du conseil, il s’implique aussi auprès de l’Alliance canadienne du camionnage depuis près de 20 ans.
Dans les réunions, son franc-parler est bien connu. Il n’hésite pas à interpeller les dirigeants, les politiciens ou les conférenciers lorsqu’il estime qu’une question doit être posée.
«Je ne dis pas que je pose toujours les bonnes questions, mais j’y pense et je lis beaucoup. Je regarde ce qui se passe dans l’industrie.»
Le stratagème Chauffeur inc. et la concurrence des transporteurs qui contournent les règles fiscales et sociales le préoccupent particulièrement. Il déplore que les entreprises respectueuses des lois, qui paient leurs impôts et offrent de bonnes conditions à leurs employés, soient forcées de rivaliser avec des concurrents dont les coûts sont artificiellement réduits.
Même s’il se montre pessimiste quant à un règlement rapide du dossier, les chauffeurs inc. finissent toujours par trouver des moyens de contourner les règles, dit-il, il n’entend pas cesser de se battre.
Pour la suite, Pierre Aubin se donne du temps. Sa flotte récente lui permettra d’attendre quelques années avant de choisir son prochain modèle.
Traditionaliste, il n’est toutefois pas aveugle à l’évolution du marché.
Dans l’industrie québécoise du camionnage, Pierre Aubin est devenu une légende, autant pour ses spectaculaires W900L que pour son parcours et son franc-parler.
La passion qui l’a poussé à prendre le volant dès l’adolescence l’anime toujours autant. Il veut continuer à prendre la route dans son Kenworth, à poser des questions et à offrir à son monde un milieu de travail où l’humain et la qualité du service demeurent prioritaires.
Après plus d’un demi-siècle dans le transport, Pierre Aubin n’a rien perdu de son désir de faire avancer l’industrie ni de sa volonté de la remettre en question.
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