Quand la route devient un terrain de risque
Depuis plus de quarante ans, je vis, respire et défends l’industrie du transport. J’ai vu évoluer les camions, les technologies, les normes de sécurité et les exigences réglementaires. J’ai aussi vu des milliers de professionnels accomplir leur travail avec compétence et fierté.
C’est pourquoi il m’est difficile de regarder cette photo prise cette semaine dans le secteur de Boucherville sans ressentir une profonde inquiétude.

Peu importe les circonstances qui ont mené à cette situation, une chose demeure évidente : ce type de manœuvre ne correspond pas aux principes de base enseignés à tout conducteur de véhicule lourd. Lorsqu’un ensemble routier se retrouve dans une position aussi inhabituelle à une intersection ou à un échangeur, les risques augmentent immédiatement pour tous les usagers de la route. Une erreur, une distraction ou une mauvaise réaction d’un automobiliste et les conséquences peuvent devenir dramatiques.
Heureusement, dans ce cas-ci, personne n’a été blessé.
Mais devons-nous toujours attendre qu’un drame survienne pour agir?
Trop souvent, après un accident majeur, les caméras apparaissent, les déclarations publiques se multiplient et les promesses de changements fusent de toutes parts. Pourtant, la véritable prévention se fait bien avant qu’un accident ne fasse la manchette.
Le contrôle routier est essentiel. Les inspecteurs accomplissent un travail important sur nos routes. Mais la surveillance doit également s’exercer à l’intérieur des entreprises. La sécurité ne commence pas au poste de pesée. Elle commence dans le recrutement, dans la formation, dans l’encadrement des conducteurs et dans la culture de gestion de chaque transporteur.
Cela dit, aucune entreprise n’est totalement à l’abri d’un événement isolé. Même les transporteurs les plus conformes, les mieux gérés et les plus soucieux de la sécurité peuvent un jour être confrontés à une erreur humaine ou à une situation exceptionnelle. La différence réside dans la vigilance quotidienne. Les entreprises responsables en sont conscientes et mettent en place, jour après jour, tous les mécanismes de contrôle, de formation, de supervision et d’amélioration continue possibles afin de prévenir ce type de comportement et de réduire les risques au minimum.
Il faut aussi avoir le courage de parler d’un autre aspect du problème.
Les transporteurs ne sont pas les seuls responsables. Les donneurs d’ouvrage ont également une part de responsabilité. Lorsqu’une entreprise choisit un transporteur uniquement parce qu’il est quelques dollars moins cher que ses concurrents, elle participe indirectement à un système où la pression sur les coûts peut parfois prendre le dessus sur la sécurité.
La question mérite d’être posée.
Pourquoi certaines grandes entreprises continuent-elles de confier des contrats à des transporteurs dont les pratiques soulèvent des inquiétudes?
Pour économiser quelques dollars?
À quel prix?
Le prix de la sécurité publique ne peut jamais être négocié.
Nous avons déjà des lois, des règlements et des normes parmi les plus rigoureux en Amérique du Nord. Le problème n’est pas nécessairement l’absence de réglementation. Le véritable défi demeure l’application constante et rigoureuse de ces règles.
Une réglementation qui n’est pas appliquée devient rapidement un simple document rangé sur une tablette.
Pendant ce temps, les citoyens continuent de partager la route avec des véhicules pouvant peser jusqu’à quarante tonnes.
La très grande majorité des camionneurs sont des professionnels exemplaires qui méritent notre respect. Ils travaillent dans des conditions difficiles, transportent les marchandises qui font vivre notre économie et parcourent des millions de kilomètres sans incident.
C’est justement pour protéger cette majorité que nous devons être intransigeants envers ceux qui ne respectent pas les règles.
La sécurité routière n’est pas un coût.
C’est une responsabilité.
Et cette responsabilité appartient à tous : aux gouvernements, aux organismes de contrôle, aux transporteurs, aux donneurs d’ouvrage et à chacun de ceux qui prennent des décisions influençant ce qui se retrouve sur nos routes.
Parce qu’un jour, la photo que nous regardons aujourd’hui pourrait malheureusement devenir la manchette que personne ne voulait lire demain.