Force tranquille

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Fidèle à lui-même et aux valeurs qui ont bâti l’entreprise, Guy Lemieux continue la route de Transport Hervé Lemieux.

Les bureaux de Transport Hervé Lemieux, sur le chemin Saint-François à Saint-Laurent, sont tout fraîchement rénovés et réaménagés. Le rouge et le jaune caractéristiques de la 12e plus grande flotte publique au Québec, selon notre Top 25, se retrouvent sur les murs, sur le mobilier et dans la salle Richard Lemieux dans laquelle le président, Guy Lemieux, nous reçoit.

Dans l’industrie, pendant des décennies, Richard et Guy étaient indissociables. Les frères Lemieux. Richard, l’aîné charismatique et extroverti, passionné des camions. Guy, son cadet de huit ans, l’administrateur plus discret mais tout aussi essentiel à la chimie de l’entreprise fondée par leur père, Hervé, en 1947.

Puis la maladie s’en est mêlée. Fulgurante. Richard est décédé le 7 juillet 2017.

Depuis deux ans, donc, Guy a succédé à Richard à la présidence de la compagnie.

«Ce que l’on garde de lui, c’est la proximité qu’il avait avec les employés et la clientèle. Le respect mutuel entre la clientèle et les employés, la communication, ce sont des valeurs importantes de l’entreprise que nous voulons garder et transmettre à nos employés», souligne M. Lemieux.

«On garde aussi une belle flotte, bien entretenue. Pour Richard, ses camions, ça a toujours été important.»

Guy a une perception plus pragmatique en ce sens. «Lui, il voyait un camion. Moi je voyais un revenu», dit-il. «Je lui rappelais de temps en temps que, les bumpers chromés, c’est beau, mais est-ce que les clients vont payer plus cher parce que nous avons des camions chromés partout?»

Une solide synergie guidait toutes les décisions des frères Lemieux. «Si nous avions à soumissionner ou à élaborer des stratégies, on en parlait tout le temps. Nous avions une bonne chimie et nous nous complétions bien. Richard n’est plus avec nous, mais la route continue.»

Les forces de Guy se situent du côté des opérations et de l’administration. «J’ai travaillé dans le garage, j’ai conduit pendant une dizaine d’années, j’ai fait de la répartition, et c’est là que je me suis intéressé au côté administratif, quand j’ai commencé à faire des prix pour des voyages, à gérer les délais. Marier les chiffres avec les opérations, ça permet de connaitre la réalité des choses, de savoir où va l’argent.»

La personnalité de Guy ne changera pas, évidemment. «Je ne deviendrai pas extroverti demain matin; ma nature est ce qu’elle est», dit-il. Il demeurera le dirigeant à l’écoute, ouvert, honnête et qui a à cœur sa clientèle et ses employés. Il aime prendre des décisions, mais son tempérament terre-à-terre fait en sorte qu’elles sont toujours réfléchies.

«Je suis capable de m’ajuster aux changements technologiques mais, je garde mon côté old school», admet-il.

Guy Lemieux (photo par Annie Bigras/Pure Perception)

S’adapter aux nouvelles réalités

Transport Hervé Lemieux se spécialise dans le transport local, provincial, interprovincial avec l’Ontario et dans le nord-est des États-Unis. L’entreprise s’est créé un créneau naturel dans le transport dédié en répondant aux besoins et demandes spécifiques de ses clients. Elle dessert des clients qui possèdent leurs centres d’entreposage et de ventes, et qui ne veulent pas avoir des camions, et effectue des livraisons à domicile pour certains clients.

Guy Lemieux ne voit pour autant son entreprise devenir une spécialiste de la livraison du dernier kilomètre, la nouvelle tendance que le commerce en ligne est en train de créer.  «Nous dépendons toujours de ce que veut le marché, mais je crois que la livraison du dernier kilomètre est davantage un créneau pour les entreprises de messagerie», explique le président de Transport Hervé Lemieux, n’excluant pas toutefois que les demandes des clients pourraient éventuellement inclure une personnalisation plus poussée.

Le transport local et urbain impose son lot de défis et de changements auxquels le transporteur doit s’ajuster.

«La circulation en ville, avec la construction et la circulation, c’est un de nos gros défis», constate M. Lemieux.

Comment un transporteur peut-il minimiser les inconvénients pour ses chauffeurs?

«Comment peut-on diminuer le nombre d’autos sur les routes et diminuer la circulation?», demande M. Lemieux. «On ne fait pas de ponts. On en a remplacé un, mais on n’en a pas ajouté sur la Rive-Sud depuis le pont tunnel en 1967. On n’en construit pas parce que l’on veut éviter l’étalement urbain, mais on voit que ça ne fonctionne pas : Granby est en train de devenir un quartier de Montréal. Je comprends les enjeux environnementaux, mais il faut les continuer nos routes : la 19, la 440, la 13 qui passe de cinq à trois voies.»

Certains proposent la livraison de nuit pour faciliter les choses aux camionneurs urbains, chose que Transport Hervé Lemieux fait pour certains clients, mais pas sans difficultés.

«Il y a des maisons tout autour. On arrive avec le bruit des avertisseurs de marche arrière, des groupes frigorifiques, des freins pneumatiques. La nuit, c’est difficile et il y a même des villes qui interdisent les livraisons de nuit. Ça va prendre des solutions et des volontés politiques fortes pour changer les façons de faire.»

Pour tenter de diminuer les inconvénients au maximum, les chauffeurs commencent leurs journées très tôt et font preuve de beaucoup de patience. Les dirigeants aussi : «Nous devons accepter que les déplacements prennent plus de temps. Nous le savons, nous le vivons nous-mêmes chaque jour avec nos voitures personnelles.»

L’entreprise offre aussi la possibilité de travailler sur des horaires de quatre jours depuis quelques années déjà, un avantage pour ses chauffeurs locaux, en plus de revenir à la maison tous les soirs.

«Des personnes à la retraite peuvent, par exemple, travailler trois jours par semaine. Nous tentons de bâtir des blocs horaires qui offrent une certaine flexibilité.»

Parce que chez Transport Hervé Lemieux, le plus gros enjeu se trouve du côté du recrutement des chauffeurs et des mécanos. Si elle le pouvait, la compagnie engagerait 25 chauffeurs sur-le-champ.

«Évidemment, avec des semaines de quatre jours, nous avons besoin de plus d’effectifs. Cela demande plus de travail de coordination, notamment durant les vacances. C’est plus difficile d’avoir de la profondeur en ressources humaines pour combler nos besoins de nos jours», constate Guy Lemieux.

On se prive de faire certaines soumissions parce que la main-d’œuvre ne sera pas suffisante pour remplir le mandat.

Une relève en place

C’est presque prémonitoire, mais les frères Lemieux avaient commencé à préparer un plan de transition avant la maladie de Richard. «Nous avons appliqué le plan plus rapidement que prévu», explique Guy. «C’était une démarche essentielle, car il en va de la pérennité de l’entreprise.»

Une firme externe a été mise à contribution, mais l’orientation de la transition a largement été déterminée par les deux frères.

Il y a une relève en place chez Transport Hervé Lemieux, y compris un actionnariat de gestionnaires de longue date et de confiance. En outre, quatre des cinq enfants de Guy – Stéphanie, Sébastien, Caroline et Mélissa, occupent déjà des postes dans l’entreprise. Les deux fils de Richard, Louis-Philippe et Simon, travaillent également dans l’entreprise.

Jean-Francois Pagé, vice-président, fait partie des personnes clés intéressées à grandir avec l’entreprise. «Il est mon bras droit, il est le trait d’union entre moi et les enfants», indique Guy Lemieux.

«Nous travaillons avec l’équipe en place dans tous les secteurs de l’entreprise. Nous encourageons leur participation, et nous leur donnons la latitude et la possibilité d’implanter leurs idées et leurs innovations. Nous préparons les prochaines années», assure Guy Lemieux.

En 2012, Transport Hervé Lemieux a fait l’acquisition de J.R. Richard, une entreprise de transport par remorques plateau de Verchères, une transaction qui a apporté une clientèle et une expertise supplémentaires sur le corridor Montréal-Toronto et a donné une ouverture sur le marché de la Rive-Sud.

Pour les prochaines années, Guy Lemieux vise une certaine croissance, organique et par acquisitions, mais pas à n’importe quel prix et toujours de façon réfléchie.

«Nous allons prendre le temps de regarder les occasions, et nous allons saisir celles qui sont bonnes pour nous et qui nous permettent de grandir.»

Prêt pour les DCE

Les camions de Transport Hervé Lemieux qui se rendent aux États-Unis sont bien sûr munis de dispositifs de consignation électronique (DCE), comme l’exige la réglementation. Mais la majorité des camions devront en être munis au cours des prochains mois en fonction de la réglementation canadienne qui entrera en vigueur en 2021.

Guy Lemieux considère que les DCE apportent du positif dans l’industrie et dans son entreprise même si, inévitablement, certains résistent au changement.

«C’est comme pour les transmissions automatisées. Ceux qui n’en voulaient pas ne pourraient plus s’en passer.»

L’entreprise compte doter tous ses camions de DCE bien avant la date limite imposée par la réglementation. Ses spécialistes à l’interne travaillent présentement avec Isaac Instruments pour mettre en place les DCE dans l’ensemble de la flotte.

«Ce n’est pas quelque chose qui m’inquiète», dit Guy Lemieux. «Il n’y a rien de sorcier là-dedans. Il y a des lois à suivre; les DCE ne viennent que raffiner la façon de se conformer.»

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À propos de l'auteur

Steve Bouchard

Steve Bouchard écrit sur le camionnage depuis plus de 20 ans, ce qui en fait de loin le journaliste le plus expérimenté dans le domaine au Québec. Steve est le rédacteur en chef de l’influent magazine Transport Routier, publié par Newcom Média Québec, depuis sa création en 2000. Il est aussi le rédacteur en chef du site web transportroutier.ca, il agit comme rédacteur conseil du magazine L’automobile et il contribue aux magazines Today’s Trucking et Truck News. Steve rédige aussi le bulletin électronique de Transport Routier, Les nouveautés du routier, et il participe à l’élaboration des stratégies de communication pour le salon ExpoCam de Montréal, propriété de Newcom. Steve est détenteur d’un permis de conduire de classe 1 depuis 2004 et il est le seul journaliste de camionnage au Québec à avoir gagné des prix Kenneth R. Wilson de la Presse spécialisée du Canada, l’or et l’argent deux fois chacun. Steve a occupé la présidence et la présidence du Conseil du Club des professionnels du transport du Québec et il représente les médias au comité des fournisseurs de l’Association du camionnage du Québec. En 2011, il a reçu le prestigieux prix «Amélioration de l’image de l’industrie» remis par l’Association du camionnage du Québec.