Société distincte: le Québec attire peu de chauffeurs immigrants comparativement au reste du pays

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Au Québec comme ailleurs, le manque de camionneurs est criant. L’industrie regarde de l’autre côté de l’Atlantique dans l’espoir de recruter des camionneurs qui viendront grossir sons bassin de main-d’œuvre, mais le nombre est limité et les démarches sont complexes.

Un tiers des conducteurs de camions-remorques au Canada sont issus de l’immigration, selon la recherche Changing Face of Trucking de Newcom Media, qui s’appuie sur les données d’Enquête nationale sur les ménages 2016 de Statistiques Canada. Au Québec, ce taux n’est que de 14 pour cent.

Les conducteurs originaires de l’Asie du Sud sont aussi moins nombreux au Québec : alors que 18 pour cent des camionneurs au Canada ont immigré de cette région, ils ne comptent que 4 pour cent des camionneurs ici, soit seulement 1 565 camionneurs au total.

Camo-route, le comité sectoriel de main-d’œuvre de l’industrie du transport routier de personnes et de marchandises au Québec, a fait extraire de l’enquête nationale sur les ménages de 2016 des données sur les personnes immigrantes œuvrant dans son secteur d’activité. Les données indiquent que 30 pour cent des immigrants du secteur du transport routier au Québec sont nés en Europe, et 41 pour cent en Asie.

«Nous avons constaté que c’est une immigration scolarisée, dont à peine 10 pour cent ne possède aucun diplôme (dans l’industrie en général, ce taux est de 30 pour cent)», indique Bernard Boulé, directeur général de Camo-route.

D’abord une question de langue

À première vue, la langue détermine beaucoup la provenance des immigrants.

«Au Québec, la langue de travail est le français. Cela peut faire en sorte que certains groupes ont plus de facilité à trouver un emploi, dans le transport local par exemple, s’ils maîtrisent la langue française», indique Bernard Boulé.

La présence d’une communauté déjà installée a également une forte influence sur les choix géographiques. «Bien souvent, les gens ne vont pas arriver seuls. S’il n’y a pas de relation avec une communauté, s’il n’y a pas une structure d’accueil et de passerelles qui sont créées, c’est plus difficile», commente M. Boulé.

«Beaucoup de Français veulent immigrer au Canada. Plusieurs nous disent qu’ils veulent donner un avenir à leurs enfants. Pour eux, le Québec et le Canada, c’est l’endroit idéal», explique Mario Sabourin, vice-président de Recrutement Conseil International (RCI), firme spécialisée qui possède des bureaux au Canada et en France.

«Il y a des régions de la France qui nous ressemblent beaucoup, comme la Bretagne. Quand les candidats arrivent ici, au niveau du travail, ils ne sont pas dépaysés», poursuit M. Sabourin.

«Pour être chauffeur de camion au Québec, tu dois parler français, car tu peux être appelé à aller partout à travers la province», de dire M. Sabourin.

Évidemment, le fait qu’il n’y ait pas de barrière de langue facilite les choses et, en plus, le Québec a conclu il y a plusieurs années des ententes de réciprocité avec la France en ce qui a trait notamment au permis de conduire automobile, à l’assurance-maladie et à l’éducation.

Romain Le Mené est camionneur, président de Québeca Recrutement International et créateur de la page Facebook Routiers Français au Québec. «Nous sommes énormément attirés par le Québec, et c’est principalement en raison de la langue», confirme-t-il. «Ailleurs au Canada, les tests d’admission sont en anglais uniquement, langue avec laquelle les communautés comme celles d’Asie du Sud est plus à l’aise. Quand ils font leur demande de résidence permanente, ils ne la font qu’au fédéral. Ici, on doit faire une demande aux deux paliers, fédéral et provincial.»

Andreea Crisan, vice-présidente exécutive et directrice de l’exploitation d’Andy Transport, dirige la compagnie avec son père Ilie, un immigrant roumain qui conduisait des camions en Europe. Elle corrobore que la langue a sûrement un rôle à jouer lorsque les immigrants choisissent là où ils vont aller.

«Le roumain est la seule langue en Europe de l’Est qui soit d’origine latine, comme le français. Elle est donc plus facile à apprendre pour les Roumains, et la culture québécoise est beaucoup plus proche de la culture européenne» dit-elle. «Mais, plus important encore, c’est que les gens sont enclins à immigrer là où ils ont déjà une famille, ou des amis. C’est aussi plus facile pour eux de s’adapter et de s’intégrer. Ils rejoignent une communauté.»

Les initiatives d’immigration du Québec sont davantage tournées vers les pays francophones, observe Mme Crisan, «parce qu’il peut être plus facile pour ces immigrants de s’intégrer une fois arrivés au Québec.»

La question roumaine

Plusieurs croient qu’Andy Transport a fait venir plusieurs chauffeurs de Roumanie, mais «c’est une fausse rumeur dans le marché», corrige Mme Crisan. «Nous avons zéro travailleur qui est parti de la Roumanie expressément pour travailler pour nous, et nous n’avons aucun travailleur étranger temporaire», précise-t-elle. «Ce que nous avons, ce sont des Roumains qui ont immigré avec leur famille, surtout dans les années 2000 à 2007. Après cela, la vague d’immigration roumaine a ralenti.»

La plupart des chauffeurs roumains d’Andy ont un diplôme universitaire. Un bac, une maîtrise, un doctorat. Dans leur pays d’origine ils étaient médecins, policiers, vétérinaires, avocats. Ils ont émigré au Canada avec leur famille durant ces années. Ensuite, ils sont devenus des chauffeurs parce que leur diplôme n’était pas reconnu et que le camionnage leur offrait une occasion de carrière.

«Il y a aussi des gens, comme mon père, qui sont arrivés ici avec plusieurs années d’expérience et pour qui la décision la plus naturelle, une fois installés au Québec, c’était de continuer dans leur profession, soit conduire des camions.»

«Nous étions une petite entreprise, mais nous avons grandi et cette vague d’immigration a ralenti, faisant en sorte que présentement, selon le terminal où nous nous installons, nous attirons les gens locaux, qui vivent dans la région», de poursuivre Mme Crisan.

Le recrutement en Europe devient lui aussi très difficile pour les compagnies québécoises.

«Au cours des dernières années, il nous a été impossible d’attirer des chauffeurs de la Roumanie. L’Europe vit elle aussi une pénurie, et les chauffeurs roumains sont payés le même salaire que les chauffeurs allemands ou espagnols. Ils préfèrent donc travailler en Roumanie ou sur le continent Européen», explique Andreea Crisan. «Il est très difficile pour nous de les convaincre de quitter leur pays et leur famille parce que, très souvent, ils n’ont pas leur résidence permanente quand ils viennent ici, et c’est très difficile pour eux de postuler pour en obtenir une.»

L’importance de l’intégration

Embaucher un camionneur de l’étranger implique des démarches importantes et une bonne quantité de modalités administratives à régler. Pour la personne immigrante, cela implique aussi parfois de quitter famille et amis pour aller vivre sur un autre continent.

«La première priorité, c’est l’intégration», assure Mario Sabourin. «Trouver un chauffeur et lui faire conduire un véhicule du Québec, ça se fait relativement bien. L’amener dans un bon milieu de travail où il va bien s’acclimater, c’est parfois plus difficile.»

M. Sabourin constate que les entreprises de camionnage ne sont pas toutes prêtes à bien intégrer les nouveaux arrivants. On ne parle pas seulement de l’intégration dans l’entreprise, mais aussi d’aider la personne immigrante à se trouver un logement et des meubles, avec la paperasse administrative et même faire la première épicerie. «Les entreprises ne sont pas toutes bien structurées pour faire cela.»

«Le succès repose sur plusieurs paramètres. Les choses peuvent être plus difficiles si on n’a pas de connaissances ici», souligne Romain Le Mené. «On doit bien orienter les camionneurs étrangers. Ne pas les mettre dans un camion sans rien leur expliquer. Les entreprises ont une responsabilité dans l’intégration des travailleurs étrangers. Si personne n’aide ces immigrants et les entreprises à se restructurer, on se retrouve avec des candidats qui retournent en France parce qu’ils sont pratiquement délaissés.»

Depuis le début de l’année, RCI a aidé plus de 150 camionneurs français à venir travailler au Québec, et le taux de réussite est excellent, au dire de M. Sabourin. «Les chauffeurs qui nous disent vouloir changer d’entreprise ou qui se sont trompés, c’est toujours dans les entreprises où l’intégration n’est pas parfaite», constate-t-il.

En lien avec cette réalité, Camo-route offrira prochainement une formation en gestion de la diversité culturelle. En parallèle, l’organisme a développé la phase finale d’un guide d’embauche pour la main-d’œuvre immigrante.

La question de la reconnaissance du métier a aussi été discutée avec Emploi-Québec. «Le camionnage n’est pas considéré comme un métier spécialisé au niveau technique, comme un métier accompagné d’un régime d’apprentissage», explique Bernard Boulé.

«Il faut démontrer que l’on ne trouve pas ici une main-d’œuvre en mesure d’occuper ces postes-là. Pour Emploi-Québec, avoir recours à l’immigration est considéré comme exceptionnel. Il y a une ouverture plus grande de leur part, mail il y a une démarche à faire.»

 

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À propos de l'auteur

Steve Bouchard

Steve Bouchard écrit sur le camionnage depuis plus de 20 ans, ce qui en fait de loin le journaliste le plus expérimenté dans le domaine au Québec. Steve est le rédacteur en chef de l’influent magazine Transport Routier, publié par Newcom Média Québec, depuis sa création en 2000. Il est aussi le rédacteur en chef du site web transportroutier.ca, il agit comme rédacteur conseil du magazine L’automobile et il contribue aux magazines Today’s Trucking et Truck News. Steve rédige aussi le bulletin électronique de Transport Routier, Les nouveautés du routier, et il participe à l’élaboration des stratégies de communication pour le salon ExpoCam de Montréal, propriété de Newcom. Steve est détenteur d’un permis de conduire de classe 1 depuis 2004 et il est le seul journaliste de camionnage au Québec à avoir gagné des prix Kenneth R. Wilson de la Presse spécialisée du Canada, l’or et l’argent deux fois chacun. Steve a occupé la présidence et la présidence du Conseil du Club des professionnels du transport du Québec et il représente les médias au comité des fournisseurs de l’Association du camionnage du Québec. En 2011, il a reçu le prestigieux prix «Amélioration de l’image de l’industrie» remis par l’Association du camionnage du Québec.