Commerce Québec–New York : les entreprises s’adaptent aux tarifs et aux nouvelles chaînes d’approvisionnement

Les tarifs douaniers et l’incertitude géopolitique forcent les entreprises à repenser leurs chaînes d’approvisionnement en Amérique du Nord. Mais cette période de turbulence crée aussi des occasions pour les organisations capables de s’adapter rapidement.

C’est le principal message qui est ressorti d’un panel intitulé « What’s New in Supply Chains / Managing Tariffs », présenté le 10 mars lors du Québec–New York Transportation Rendez-vous & B2B, à Plattsburgh, dans l’État de New York.

Pour de nombreuses entreprises — particulièrement les petites et moyennes entreprises — le principal défi n’est pas tant le tarif lui-même que l’incertitude qui l’entoure.

Ludovic Ortuno, directeur du commerce Canada chez Global NY, a observé une hausse marquée des demandes d’information provenant d’entreprises de l’État de New York qui souhaitent pénétrer le marché canadien depuis le début des nouvelles tensions commerciales.

«L’incertitude entourant les tarifs coûte plus cher aux PME de l’État de New York que les tarifs eux-mêmes», a-t-il affirmé.

Ludovic Ortuno, directeur du commerce Canada chez Global NY; Matthew Parrott, directeur de la distribution chez le courtier en douane AN Deringer; Élie Tremblay, directeur principal, achats stratégiques et chaîne d’approvisionnement chez Micro Bird et Jon P. Yormick, associé directeur du cabinet Yormick Law LLC. (Photo: Steve Bouchard)

Chaque année, son organisation accompagne une cinquantaine de PME qui envisagent d’exporter vers le Canada. Mais la nature de cet accompagnement a changé.

«Avant, notre travail consistait surtout à aider les entreprises à trouver des distributeurs, des partenaires ou à organiser des missions commerciales. Aujourd’hui, nous passons beaucoup plus de temps à les aider à comprendre comment économiser dans un contexte de tarifs.»

Dans les petites entreprises, les dirigeants cumulent souvent plusieurs responsabilités et n’ont pas le temps d’analyser en détail les règles commerciales.

«Les dirigeants que nous accompagnons portent plusieurs chapeaux», dit-il. «Ils n’ont pas le temps de faire toutes les recherches, alors nous devons analyser leurs processus et les aider à bâtir une stratégie »

Et cette stratégie passe de plus en plus par des approches créatives en matière de chaîne d’approvisionnement.

Le Canada comme plateforme stratégique

On constate l’émergence d’une nouvelle stratégie : utiliser le Canada comme plateforme d’assemblage ou de production afin de naviguer à travers les tarifs et les perturbations logistiques.

M. Ortuno a donné l’exemple d’un fabricant de matelas qui s’approvisionne à l’échelle mondiale.

«Il utilisait du fil provenant de Chine et du bois provenant du Canada, et il voulait vendre en Amérique du Nord et en Europe. Nous leur avons conseillé d’utiliser le Canada comme plateforme d’assemblage. Ainsi, il peut vendre au Canada et exporter vers l’Europe.»

Les tarifs et certaines pénuries de matériaux ont également forcé les organismes de développement commercial à jouer un rôle nouveau.

«Nous n’avions jamais eu auparavant à aider les entreprises à trouver des fournisseurs», indique M. Ortuno. «Mais aujourd’hui, certains matériaux disparaissent simplement du marché.»

Il cite notamment une entreprise qui fabrique des cages à homard et qui a eu beaucoup de difficulté à se procurer du fil métallique recouvert de vinyle, dont les prix ont explosé.

«Ce sont des exemples très concrets», dit-il. «Mais c’est la réalité actuelle : les entreprises tentent de survivre et de s’adapter.»

Gérer les tarifs sur le plan opérationnel

Pour les manufacturiers présents de part et d’autre de la frontière, le principal défi demeure la complexité des règles commerciales.

Élie Tremblay, directeur principal, achats stratégiques et chaîne d’approvisionnement chez le fabricant d’autobus Micro Bird, explique que l’entreprise, qui possède une usine à Drummondville et une autre à Plattsburgh, a mis en place une structure interne pour suivre l’évolution des tarifs.

«Le premier défi, c’est la complexité, dit-il. Les tarifs s’additionnent les uns aux autres, ce qui implique énormément de calculs.»

La volatilité complique encore davantage la situation. «On ne sait jamais ce qui va arriver ensuite», ajoute-t-il.

Pour gérer cette incertitude, Micro Bird a créé une «cellule de crise» composée de six personnes chargées d’analyser rapidement toute nouvelle annonce tarifaire et d’en mesurer les impacts. L’entreprise s’appuie également sur plusieurs consultants afin d’obtenir différents points de vue.

«Ces règles sont les mêmes pour tout le monde», souligne M. Tremblay. «La question devient donc: comment les comprendre le mieux possible pour rester le plus compétitif?»

La présence d’installations des deux côtés de la frontière procure un autre avantage concurrentiel lorsque les tarifs changent.

«Quand tout cela est arrivé, nous étions très heureux d’avoir une présence à Plattsburgh et au Canada », constate M. Tremblay.

Cette double implantation permet par exemple de déplacer des composants entre les deux pays pour assembler ou modifier un produit et ainsi réduire l’exposition aux tarifs. «On peut recevoir du matériel à un endroit, faire de l’assemblage, modifier le produit et le renvoyer», explique-t-il. «Opérationnellement, c’est un défi, mais cela peut faire économiser beaucoup d’argent.»

«Ne voyez pas les règles comme quelque chose qui fait de vous une victime», poursuit-il. «Tout le monde joue selon les mêmes règles. La question est de savoir comment vous les utilisez.»

Les contrats seront déterminants pour les remboursements

Selon Jon P. Yormick, associé directeur du cabinet Yormick Law LLC, les remboursements de tarifs pourraient bientôt se répercuter dans les chaînes d’approvisionnement, mais leur répartition dépendra largement des contrats.

Les tribunaux ont déjà ordonné le remboursement de certains tarifs imposés ces dernières années, mais les modalités restent floues. «Nous ne savons pas exactement quand ni comment ces remboursements seront effectués», dit-il.

La question de savoir si ces sommes seront redistribuées aux clients dépendra des ententes contractuelles. Tout dépendra des clauses de votre contrat d’approvisionnement ou de vos conditions de vente.

La révision de l’ACEUM ne devrait pas bouleverser le commerce

Malgré les tensions politiques, les panélistes estiment que la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) prévue en 2026 ne devrait pas menacer la structure fondamentale du commerce nord-américain.

Matthew Parrott, directeur de la distribution chez le courtier en douane AN Deringer, rappelle que cette révision, prévue le 1er juillet, faisait partie de l’accord dès le départ.

« Nous avons besoin du Canada, et le Canada a besoin des États-Unis.»

Les gouvernements devraient néanmoins soulever plusieurs dossiers déjà connus, notamment les règles d’origine dans l’automobile, les enjeux de travail, les produits laitiers ou encore le bois d’œuvre.

Mais l’intégration profonde des chaînes d’approvisionnement nord-américaines rend improbable l’abandon de l’accord.

« Nous avons besoin du Canada, et le Canada a besoin des États-Unis», affirme M. Parrott.

Il cite notamment des secteurs critiques comme l’électricité et les engrais.

«Les États-Unis importent 85 à 90 % de leur potasse du Canada», souligne-t-il. «Sans engrais, on ne cultive pas. Et sans culture, on ne mange pas.»

Pour cette raison, il estime que l’accord restera en place.


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