Transition énergétique et innovation : le transport face à ses contradictions
Entre impératifs économiques, pression environnementale et incertitudes réglementaires, le secteur du transport se trouve à un point de bascule. Réunis lors d’un panel consacré à l’innovation et à la transition énergétique, organisé dans le cadre de la Grande rencontre stratégique de la Chambre de commerce et d’industrie de la Rive-Sud (CCIRS), des experts ont dressé un constat lucide : les solutions existent, mais leur déploiement reste freiné par un manque de vision à long terme et un cadre réglementaire encore mal adapté.
«On ne peut pas rester dépendants d’une énergie dont le prix est aussi volatile», a résumé Jacques Roy, professeur émérite en logistique au HEC Montréal. La récente hausse des prix du pétrole ne constitue pas une surprise pour les spécialistes, mais plutôt une confirmation d’un enjeu soulevé depuis des années. Pour les transporteurs, cette instabilité se traduit par des coûts difficilement prévisibles, que certains peuvent refiler aux clients, mais pas tous. «Il y a toujours des intermédiaires qui doivent absorber le choc», a-t-il ajouté.
Dans ce contexte, l’électrification apparaît comme une avenue incontournable, particulièrement au Québec, où l’électricité est majoritairement d’origine propre. Sur le long terme, les intervenants s’entendent pour dire que les véhicules électriques permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre et d’améliorer la prévisibilité des coûts énergétiques. Mais la transition est loin d’être simple.

Une transition remplie d’obstacles
Les défis sont nombreux : coûts élevés des infrastructures de recharge, autonomie limitée dans certaines conditions, notamment en hiver, et filière de recyclage des batteries encore embryonnaire. « On est entré dans un marché de la fin de vie des batteries, mais on n’est pas encore prêt», a souligné M. Roy. Les experts ont d’ailleurs mentionné la récente faillite de l’entreprise Lithion Technologies, à Saint-Bruno-de-Montarville, rappelant les difficultés de la filière batterie au Québec.
Face à ces obstacles, des solutions intermédiaires gagnent en importance. Le gaz naturel, par exemple, est perçu comme une option de transition plus facile à déployer, bien qu’elle ne permette pas d’atteindre les mêmes objectifs environnementaux que l’électrique. L’hydrogène, de son côté, suscite de l’intérêt, mais demeure limité par des coûts élevés et un manque d’infrastructures.
Au-delà des technologies, c’est la question de la planification qui inquiète le plus les acteurs du milieu. «On réagit à court terme, mais il y a très peu de vision à long terme», a déploré Stéphane Pascalon, chargé de projets senior chez Propulsion Québec. Cette absence de prévisibilité complique les décisions d’investissement des entreprises, qui hésitent à s’engager dans des projets coûteux sans garantie de stabilité réglementaire.
Le Québec, bien qu’en avance au Canada en matière d’électrification, accuse un retard par rapport à certaines juridictions internationales. L’Europe et l’Asie sont souvent citées en exemple, tandis que la Californie se démarque en Amérique du Nord par ses politiques ambitieuses.
Paradoxalement, les principaux freins à l’innovation ne sont pas tant idéologiques que financiers et réglementaires. Les technologies existent, mais leur déploiement est ralenti par des cadres législatifs qui peinent à suivre leur évolution. «La technologie avance plus vite que la réglementation», a souligné M. Pascalon, en prenant l’exemple des véhicules autonomes déjà présents sur les routes, mais encore fortement encadrés.
Cette situation crée un décalage qui freine l’innovation. Les projets pilotes se multiplient, mais leur avenir reste incertain. «On permet des tests pendant deux ans, mais après, il se passe quoi?» a lancé Stéphane Pascalon, appelant à repenser l’approche réglementaire pour faciliter le passage à l’échelle commerciale.
Automatisation, autonomie et collaboration
L’automatisation constitue un autre levier de transformation majeur, notamment dans les centres de distribution. Longtemps évaluée sous l’angle de la rentabilité, elle est désormais motivée par un enjeu plus pressant : la pénurie de main-d’œuvre. «Si on n’automatise pas, on ne trouvera pas le personnel», a affirmé Jacques Roy.
Du côté du camionnage, les véhicules autonomes pourraient éventuellement jouer un rôle, notamment sous forme de convois où un camion de tête serait suivi de véhicules automatisés. Une solution encore expérimentale, mais qui illustre bien l’évolution en cours.
Dans ce contexte de transformation rapide, la collaboration apparaît comme un facteur clé de succès. Les intervenants ont insisté sur l’importance du partage d’information entre entreprises, institutions et gouvernements. Des initiatives permettant de diffuser des données sur la performance des camions électriques, par exemple, contribuent à réduire l’incertitude et à accélérer l’adoption.
«Seul, on avance plus vite. Ensemble, on va plus loin», a conclu Stéphane Pascalon, soulignant l’importance des réseaux et des forums d’échange pour faire progresser l’industrie.
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