Après trois années difficiles, les fusions et acquisitions dans le camionnage reprennent de la vigueur
Après près de trois années de ralentissement, les spécialistes des transactions estiment que les fusions et acquisitions dans l’industrie du camionnage sont sur le point de reprendre de l’élan.
La récession prolongée du marché du transport de marchandises a fait chuter les valorisations, réduit la demande de fret et laissé les transporteurs aux prises avec une importante surcapacité. Dans ce contexte, plusieurs propriétaires qui envisageaient de prendre leur retraite ont préféré reporter leurs projets en attendant une amélioration des conditions du marché.
Aujourd’hui, les signes de reprise se multiplient.

Peter Stefanovich, président de Left Lane Associates, affirme que l’intérêt des acheteurs et des vendeurs s’est nettement accru au cours des derniers mois, à mesure que les fondamentaux du marché s’améliorent et que la confiance revient. Malgré l’incertitude entourant les politiques commerciales, il croit que l’industrie pourrait évoluer vers un marché fortement favorable aux vendeurs d’ici 2027.
«Après Pâques, nous avons commencé à voir les gens revenir réellement sur le marché», explique-t-il, soulignant que plusieurs entreprises, très prudentes au cours de la dernière année, envisagent maintenant de nouveau des transactions.
Selon lui, cette reprise découle de plusieurs facteurs. La récession du transport de marchandises semble avoir atteint son creux, les tarifs se redressent progressivement et une partie importante de la capacité de transport a quitté le marché à la suite de faillites, de fermetures d’entreprises et d’un resserrement des mesures visant les transporteurs non conformes.
«Nous avons commencé à observer une réduction du nombre de transporteurs présents sur le marché. À mesure que les entreprises commencent à mieux performer, on voit davantage de discussions entourant les fusions et acquisitions», affirme-t-il.
Cette analyse rejoint les conclusions du rapport semestriel 2026 du Tenney Group, qui prévoit une accélération importante des transactions dans le transport et la logistique. Le cabinet cite notamment la réduction de la capacité, l’amélioration des tarifs, le vieillissement des propriétaires, la disponibilité des capitaux d’investissement et les changements technologiques comme principaux moteurs de cette reprise, allant jusqu’à prévoir une activité record en 2027.
Trois années de projets reportés
Le ralentissement amorcé au milieu de 2022 a forcé de nombreux propriétaires à repousser leurs projets de relève.
«On ne vend pas lorsque le marché est en baisse», rappelle M. Stefanovich. Les propriétaires qui souhaitaient quitter l’industrie ont préféré attendre un contexte plus favorable afin de préserver la valeur de leur entreprise.
Or, le temps continue de passer.
«Ce que vous ne pouvez pas changer, c’est l’âge des gens», souligne-t-il. Plusieurs dirigeants qui prévoyaient vendre il y a deux ou trois ans approchent maintenant de la retraite, transformant un simple désir de vendre en véritable nécessité.
La transformation technologique contribue également à cette réflexion. L’arrivée de l’intelligence artificielle, de l’automatisation et de nouveaux outils numériques pousse certains exploitants de longue date à conclure qu’ils préfèrent céder leur entreprise plutôt que d’investir dans une nouvelle phase de modernisation.
Les acheteurs demeurent actifs
Du côté des acquéreurs, l’intérêt n’a jamais complètement disparu.
Mark Seymour, président et chef de la direction de Kriska Transportation Group et président de la Truckload Carriers Association, rappelle que les stratégies d’acquisition dépassent largement les fluctuations du marché du transport.
«Les acheteurs restent des acheteurs. Nous cherchons toujours des façons d’améliorer notre entreprise», affirme-t-il.
Plutôt que de rechercher des aubaines, Kriska privilégie des acquisitions qui complètent son réseau, élargissent son offre de services ou créent des gains d’efficacité opérationnelle.
Une entreprise performante n’est toutefois pas automatiquement une cible intéressante. Si elle ne s’intègre pas à la stratégie de croissance ou au réseau existant, elle risque d’offrir peu de valeur à l’acquéreur.
Cette philosophie a guidé l’acquisition de Sharp Transportation plus tôt cette année. La transaction répondait à plusieurs objectifs stratégiques : réduire les coûts immobiliers grâce à des installations déjà disponibles chez Kriska et obtenir un accès immédiat au marché du transport pharmaceutique, un secteur difficile à développer de façon organique.
«Nous nous sommes en quelque sorte achetés une porte d’entrée vers ce marché», explique M. Seymour.
Les entreprises de qualité sont les plus recherchées
Les acheteurs sont cependant devenus plus sélectifs.
Selon M. Stefanovich, ils privilégient aujourd’hui les entreprises bien structurées plutôt que celles nécessitant un redressement important. Les sociétés capables de fonctionner efficacement sans dépendre entièrement de leur propriétaire obtiennent généralement les meilleures valorisations.
La profondeur de l’équipe de direction est devenue un facteur déterminant. Les acquéreurs veulent s’assurer que les opérations pourront se poursuivre sans interruption après le départ du propriétaire.
Pour cette raison, M. Stefanovich recommande aux entrepreneurs qui envisagent une vente de commencer leur préparation plusieurs années à l’avance. Cela passe notamment par la production d’états financiers mensuels, la diversification de la clientèle, le renforcement de l’équipe de direction ainsi qu’une planification fiscale et successorale adéquate.
«Plus vous transférez vos responsabilités à quelqu’un d’autre, plus un acheteur sera prêt à payer», résume-t-il.
La spécialisation demeure également un facteur clé de création de valeur. Les entreprises actives dans des créneaux spécialisés, où les marges sont généralement plus élevées, continuent d’obtenir de meilleures valorisations que celles qui évoluent dans les segments plus standardisés du transport de marchandises.
Le Tenney Group observe la même tendance, même si les grands investisseurs institutionnels manifestent un intérêt croissant envers des acquisitions de plus grande envergure à mesure que la confiance revient sur le marché.
Miser sur la diversification
La diversification des services demeure un autre thème dominant.
M. Stefanovich cite l’exemple de transporteurs comme Challenger Motor Freight et Canada Cartage, qui ont progressivement élargi leurs activités au-delà du camionnage traditionnel en offrant notamment des services de courtage en douane, de transit de marchandises, de transport dédié ou de livraison du dernier kilomètre.
Cette diversification permet de réduire la dépendance envers un seul segment de marché tout en offrant aux clients un éventail plus complet de services.
«Vous ne voulez pas évoluer dans un marché du fret standardisé où la concurrence se résume à une course vers le plus bas prix», souligne-t-il.
L’incertitude commerciale demeure
Un élément vient toutefois tempérer cet optimisme.
Depuis l’entrevue accordée par M. Stefanovich, l’administration américaine a annoncé qu’elle ne souhaitait pas renouveler l’Accord Canada—États-Unis—Mexique (ACEUM) dans sa forme actuelle, créant une nouvelle source d’incertitude pour les transporteurs transfrontaliers.
Mark Seymour reconnaît que cette situation pourrait inciter certains acteurs à faire preuve de prudence, particulièrement dans les secteurs les plus exposés au commerce entre les deux pays.
«Je ne crois pas que cela empêchera les acheteurs d’acheter ni les vendeurs de vendre», dit-il. «Mais cela pourrait rendre le processus un peu plus complexe ou plus stressant.»
Selon lui, les nombreux revirements observés au cours des dernières années rendent toute prévision difficile.
Malgré ces incertitudes, les perspectives demeurent favorables.
Après plusieurs années consacrées essentiellement à traverser une récession du marché du transport de marchandises, de nombreuses entreprises recommencent à réfléchir à leur croissance, à leur relève et à leurs stratégies d’expansion.
Les acheteurs demeurent disciplinés, mais recherchent activement des entreprises capables de renforcer leur réseau, d’ajouter des expertises spécialisées ou d’améliorer leur rentabilité.
Pour les nombreux propriétaires qui ont retardé leur retraite pendant les années difficiles, la fenêtre d’opportunité qu’ils attendaient pourrait enfin être en train de s’ouvrir.
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