Chauffeur inc. au cœur des audiences parlementaires sur la sécurité du camionnage au Canada
Les profondes fractures qui traversent l’industrie canadienne du camionnage ont été mises en lumière lors des audiences du Comité permanent des transports, de l’infrastructure et des collectivités de la Chambre des communes, tenues sur plusieurs mois et consacrées à l’évolution du statut des chauffeurs routiers au pays.
Entamées en octobre et conclues en février, ces audiences ont réuni 59 témoins et totalisé plus de 24 heures de témoignages. Les échanges ont abordé de nombreux enjeux — sécurité routière, abus envers les chauffeurs, formation, immigration et classification de la main-d’œuvre — mais un thème a dominé l’ensemble des discussions : le modèle dit Chauffeur inc.

Chauffeur inc. : exploitation ou distorsion du marché?
Pour de nombreux représentants de l’industrie, Chauffeur inc. n’est pas une innovation, mais un contournement des règles.
«Chauffeur inc. n’est pas une innovation. C’est de l’exploitation déguisée en flexibilité», a affirmé Johanne Couture, directrice générale de la Women’s Trucking Federation of Canada. Elle soutient que ce modèle classe à tort des chauffeurs salariés comme entrepreneurs indépendants, les privant de protections essentielles tout en permettant à certains transporteurs d’éviter les retenues à la source et les obligations sociales.
Selon elle, cette pratique pénalise lourdement les transporteurs conformes. «Pour les petits et moyens transporteurs, Chauffeur inc. équivaut à une condamnation à mort», a-t-elle déclaré, évoquant une sous-tarification chronique qui rend impossible le respect des normes de sécurité et de conformité.
Témoignages du terrain : sécurité et dérives opérationnelles
Le Québec a été largement représenté lors des audiences. Véronique Gagnon, vice-présidente de Transport St-Pamphile, a livré un témoignage particulièrement percutant.
«Que va-t-il advenir de nous? Y a-t-il un moyen de sortir de ce cauchemar?», a-t-elle demandé aux parlementaires.
Selon elle, un phénomène initialement concentré en Ontario s’est progressivement étendu à l’ensemble du pays, y compris au Québec. La classification erronée des chauffeurs a été, tout au long des audiences, associée à une dégradation marquée de la sécurité, à des comportements non éthiques et à un manque criant de compétences de base.
Elle a évoqué des collisions dans les relais routiers, des vols de carburant, des chauffeurs incapables d’effectuer une inspection quotidienne et même des gestes dangereux révélant une méconnaissance totale du métier. «Ces personnes manquent de formation. Elles sont dangereuses, ne respectent pas les heures de conduite, n’entretiennent pas leur matériel et sont souvent sous-payées ou non assurées.»
Formation et sécurité publique
Plusieurs témoins ont également dénoncé l’insuffisance des exigences en matière de formation.
« Ce n’est plus seulement un problème commercial, c’est devenu un enjeu de sécurité publique », a déclaré Vince Tarantini, président de Carmen Transportation Solutions, en soulignant les failles persistantes dans l’octroi des permis et la formation des conducteurs, particulièrement en Ontario.
Effets collatéraux : remorquage et environnement
Les impacts du modèle Chauffeur inc. se font aussi sentir au-delà du transport routier. Réjean Breton, PDG de l’Association des professionnels du dépannage du Québec, a indiqué que de nombreux camions impliqués dans des pannes ou des accidents sont abandonnés dans des fourrières, faute d’assurance ou de solvabilité.
Ces véhicules, jamais récupérés, occupent de l’espace, génèrent des coûts pour les entreprises de remorquage et contribuent à la dégradation environnementale. M. Breton a demandé au gouvernement fédéral d’imposer une responsabilité accrue aux expéditeurs, qu’il estime trop souvent complices par inaction.

L’autre côté du débat
Les défenseurs du recours aux entrepreneurs indépendants ont également fait entendre leur voix.
Arjun Vishwanth, conseiller politique de la Canada Truck Operators Association, a rejeté l’expression Chauffeur inc., la qualifiant d’étiquette militante sans fondement juridique. Il a dénoncé ce qu’il considère comme une instrumentalisation du débat par de grands transporteurs et mis en garde contre une montée du racisme ciblant certains chauffeurs, notamment d’origine sud-asiatique.
Il a également contesté les estimations évoquant plus d’un milliard de dollars de pertes fiscales annuelles, affirmant qu’elles reposent sur des hypothèses erronées et des calculs biaisés.
Selon lui, la constitution en société représente pour plusieurs chauffeurs un choix volontaire, ouvrant la porte à l’entrepreneuriat, à la flexibilité et à une meilleure conciliation travail-famille. Il a recommandé de remplacer le critère de propriété du matériel par celui du consentement volontaire à l’incorporation.
Le point de vue des chauffeurs
Amarot Singh Sahney, ancien chauffeur salarié et voiturier-remorqueur, a expliqué que plusieurs chauffeurs immigrants se tournent vers l’incorporation après avoir subi, pendant des années, des conditions de travail abusives afin d’obtenir leur résidence permanente.
«Pendant deux ou trois ans, certains vivent des conditions proches de l’esclavage», a-t-il témoigné, décrivant des horaires excessifs, des routes délaissées et des salaires très bas. Selon lui, l’incorporation permet ensuite de reprendre un certain contrôle sur sa vie professionnelle et familiale.
Et maintenant?
Les témoignages étant désormais presque entièrement terminés, le comité est passé de la phase d’audiences à celle de l’analyse. Les analystes parlementaires prépareront un rapport synthèse assorti de recommandations fédérales, qui pourraient toucher la classification des chauffeurs, la sécurité, la formation et l’immigration.
Les membres du comité examineront ce rapport à huis clos avant de le déposer officiellement à la Chambre des communes, une étape clé qui pourrait façonner l’avenir du camionnage canadien pour les années à venir.
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