Kareen Lapointe, l’ange gardienne des camionneurs québécois

Lorsqu’elle rencontre son conjoint camionneur des 17 dernières années, Kareen Lapointe ne se doute pas de la trépidante vie qui l’attend. À l’époque, elle est gérante dans une boutique de Québec. C’est lors d’une fête qu’elle croise Patrick Forgues pour la première fois. Son destin avec le camionnage est alors scellé, tout comme celui de l’organisme qu’elle fonde en 2016 pour aider les nombreux routiers victimes d’un choc post-traumatique : le SSPT chez les camionneurs.

Rencontre avec une battante.

Kareen Lapointe posant au Club de golf de Lévis, là où s’est tenue, le 8 septembre dernier, la première édition du tournoi de golf au profit du SSPT chez les camionneurs. Photo : Christian Bolduc

En me rendant à Lévis pour la première édition du tournoi de golf du SSPT chez les camionneurs, le 8 septembre dernier au Club de golf de Lévis, cette phrase du regretté syndicaliste Michel Chartrand m’est spontanément revenue en tête : « Ce sont les femmes qui ont bâti le Québec, et ce sont elles qui vont le sauver. »

Pour lui avoir parlé à quelques reprises au téléphone depuis un peu moins d’un an, j’avais hâte de voir si ma perception de cette femme est à la hauteur de l’affirmation de Michel Chartrand.

Première constatation: avec quelque 115 invités pour le golf et le souper, on peut affirmer que le SSPT est un organisme sans but lucratif qui, depuis sa fondation en 2016, prouve son utilité et sa pertinence.

« Pour une première édition, je suis satisfaite, dit Kareen d’entrée de jeu. Il faut tout organiser, et mettre en place une équipe dédiée à la cause. En moins de quatre mois, donc, on a sollicité nos réseaux afin de faire de ce tournoi une réalité. »

Rencontre avec le camionnage

Pour rassembler autant de gens autour d’une problématique aussi sérieuse – le syndrome post-traumatique chez les camionneurs – il faut être connu, crédible et convaincant.

Ce qui est son cas. Mais à quel prix?

La vie pour Kareen Lapointe et Patrick Forgues depuis l’accident de ce dernier, en 2013, a été vogue la galère.

« Quand on s’est rencontrés, en 2005, j’étais un peu réticente à l’idée de fréquenter un camionneur. Un peu comme les militaires, les camionneurs sont toujours partis. Mais Patrick, à ce moment-là, fait du transport local, alors tout a déboulé entre nous. »

Après trois ans de gérance à sa boutique, Kareen décide de prendre la route avec son homme pendant un an. Une expérience enrichissante, pour parler franchement.

« Dans ces années-là, les haltes routières n’étaient pas toutes propres et accueillantes. Moi qui aime faire la cuisine, je devais planifier tout dans un petit réfrigérateur de camion. Au début de notre périple sur les routes d’Amérique du Nord, je voulais m’arrêter pour faire un pic-nic à Thunder Bay. Patrick mon camionneur m’a dit : on n’a pas le temps. Mange ton sandwich dans le camion pendant que je roule. »

« J’ai un peu désenchanté. »

Le ton est donné. Rouler est une job, un moyen de gagner sa vie. Ce qui compte, pour le routier, est de rouler. C’est là qu’elle a compris que cet exigeant métier n’est pas toujours de tout repos. Surtout quand tu es payé au mille.

« Je suis rapidement devenue la spécialiste du log book papier de Patrick. Il me disait : fais-moi arriver à destination quand il faut que j’arrive, » dit, en riant, cette femme à l’énergie insatiable et contagieuse. Les (trop) longues heures au volant ne devaient pas apparaître dans le log book comme une anomalie.

Des jumelles identiques

Après quelques années de fréquentation et une fausse couche, Kareen et Patrick accueillent des jumelles identiques. Nées à 32 semaines, donc prématurément, les filles ont forcé Kareen à passer quatre semaines à l’hôpital avant l’accouchement. « J’ai eu une grossesse à risque, alors mon séjour à l’hôpital a été plus long de prévu. Patrick, qui transporte alors des animaux vivants vers la Pennsylvanie, est loin. La dernière semaine, je lui ai dit de prendre des vacances afin d’être avec moi pour recevoir ses enfants. »

C’est lorsque ses filles ont eu deux ans que Patrick a décidé de revenir faire du transport local. Les départs du dimanche soir, pour éviter le trafic, ont eu raison de son coeur de père. » Quand les filles le saluaient par la fenêtre avant d’aller se coucher, il partait le coeur gros. »

Embauché par Veolia pour faire du transport local dans la région de Québec, Patrick peut quand même être parti de la maison 15h par jour. Le trafic le matin, le trafic le soir et la propension de Patrick à accepter un dernier voyage ne le ralentit pas à son retour à la maison. « Comme Patrick est un hyperactif, il a de l’énergie pour jouer avec ses filles au retour. J’aimais ça. »

Le 18 février 2013, la vie bascule

Payé à l’heure, travailler localement et être proche de la maison pour voir sa famille, voilà la réalité de ce passionné camionneur. Un téléphone, le 18 février 2013, a cependant tout fait basculer. Kareen: » vers 16h, Patrick me téléphone pour me dire que je ne serai pas contente. Sa voix est calme, anormalement calme. Habituellement, quand il me dit ça, c’est qu’il a pris un dernier voyage qui l’amènera à la maison plus tard. Il me dit plutôt: « J’ai eu un accident, mais tout va bien. »

En fait, tout ne va pas bien. Patrick a frappé un gars qui s’est suicidé en se projetant devant son camion à Neuville, en banlieue de Québec. Une médecin, qui a tout vu, se dépêche de prendre Patrick en charge. Elle le fait s’assoir dans son auto en lui faisant répéter : « Je ne suis pas responsable, ce n’est pas de ma faute. »

Pour tout de suite le déprogrammer.

La santé des camionneurs est au coeur du SSPT chez les camionneurs. Photo : Christian Bolduc

Le calme de Patrick est, en fait, un blocage naturel (protection) du cerveau lors d’un traumatisme sévère comme celui auquel il a été confronté. Ça ressemble à ce que vivent très souvent les militaires qui reviennent, traumatisés, d’une zone de combat. C’est le même genre de choc post-traumatique que les camionneurs. D’ailleurs, un militaire de l’armée canadienne, qui a aussi été témoin de ce suicide, le confirme.

La descente aux enfers

Transporté à l’hôpital Saint-Sacrement de Québec par son patron qui le rejoint sur les lieux du drame, Patrick est celui qui console Kareen lorsqu’elle le rejoint. « Je me suis dit : ce gars-là est fait fort. » Après une nuit au centre hospitalier spécialisé dans les traumas, Patrick sort et marche jusque chez Veolia pour reprendre le travail.

C’est dans l’année qui suit que Patrick commence à ressentir les effets du choc post-traumatique. En arrêt de travail pendant 9 mois, il commence à trembler trois mois après avoir repris le travail. Contre l’avis de son médecin, qui ne le considère pas prêt, Patrick lui dit : « Je suis en dépression parce que je ne travaille pas. Il est alors dans le déni, » dit Kareen.

« Il tremble comme une feuille à son retour de la job. À tous les soirs pendant quelques heures, il revoit les images de l’accident mais n’en parle pas. Son sommeil en souffre, ce qui le rend anxieux et irritable. Et colérique. Ces images, il les voit minimum 20 fois par jour. Ça le rend fou, et les chicanes dans la maison conjugale se multiplient. »

Patrick commence à boire en cachette pour calmer ses angoisses et faire taire les horribles images de l’accident. Moins de deux jours après avoir convaincu le frère de Patrick, qui travaille avec lui à ce moment-là, de le licencier, il s’écrase comme une crêpe dans la cuisine familiale.

L’été 2014

« Il m’a dit Karine, je n’ai jamais voulu mourir, mais là je me tirerais une balle dans la tête. J’en peux plus de voir toutes ces images là dans ma tête, » précise Kareen avec émotion. « C’est la première fois en 14 mois que je réalise qu’il a ces images dans la tête. »

Elle le fait hospitaliser en psychiatrie. Un séjour qui dure trois semaines. C’est le début d’un été infernal pour le couple et la famille. Par trois fois, Kareen doit solliciter l’aide de la police pour le retrouver. « Je ne le trouvais plus. Je ne savais pas où il était. Une fois, pour combattre ses angoisses, il a pris la route vers Rivière-du-Loup… sans ses pilules. Il s’arrêtait aux dix minutes, en sueurs, pour combattre ses angoisses. Cet été-là, j’ai plusieurs fois eu peur qu’il se suicide. »

Patrick fait une psychose, mais Kareen ne le sait pas encore. À bout de nerfs, elle doit quitter la maison avec les enfants. « J’avais peur de ses colères. Il ne buvait pas à ce moment-là, mais il perdait la carte exactement comme si il avait trop bu. »

Ça a pris une autre année avant que son état se stabilise finalement (fin 2015, début 2016).

Le déclic

Laissée à elle-même par la CNESST, qui traite exclusivement le travailleur, et sa belle-famille qui refuse d’accepter la réalité, Karine oblige la psychiatre qui traite Patrick à lui expliquer, en détails, tous les symptômes post-traumatiques qu’il doit affronter au quotidien. C’est la première fois qu’elle comprend l’ampleur de sa détresse.

« Mes amies, qui ont des conjoints dans l’armée canadienne, ont un soutien constant de l’organisation. En écoutant la psychiatre de Patrick, j’ai réalisé que les symptômes sont les mêmes pour les camionneurs, mais que personne n’offre cette aide aux conjointes. »

C’est en visitant la CNESST de St-Romuald avec Patrick que le déclencheur se produit: « Je me suis dit: je vais, moi, informer les gens de l’industrie des symptômes post-traumatiques chez les camionneurs, et aussi aider les conjointes qui sont en détresse ou impuissantes. »

Nous sommes en 2016.

Sans le savoir, Kareen vient de fonder le SSPT chez les camionneurs. Sans expérience, elle a le réflexe d’alerter les médias à la détresse vécue par bon nombre de familles de camionneurs. Le premier qui lui répond est Richard Martineau, qui l’interview à la radio.

Une page Facebook

« À l’époque, j’étais choquée qu’il n’y ait pas d’aide pour les conjointes de camionneurs. En le disant publiquement, tout a déboulé. J’ai ouvert une page Facebook. Rapidement, une femme qui vit la même chose que moi, un suicide par camion, me contacte. Je ne me sentais plus seule, finalement. Ça m’a encouragé. »

Cette page Facebook devient un lieu où les histoires d’horreur s’accumulent. Il y a entre 70 000 et 80 000 camionneurs au Québec, mais pas de lieu commun ou les partager. Ce carrefour virtuel devient ce lieu de solidarité et de transmission pour les camionneurs et conjointes.

« Ça va bien dans mon couple à ce moment-là, mais je suis mentalement et physiquement épuisée. Je n’ai pas d’énergie pour me replonger dans ces histoires de camionneurs démunis, parfois invalides et toujours seuls, alors j’ai un peu délaissé la page. »

C’est une femme, rencontrée au hasard d’un spectacle de camions, qui lui fait remarquer que sa page n’est plus active depuis au moins trois mois. « Ça m’a fait réalisé que des gens ont besoin de cette page. »

La dépression

Loadé comme un gun depuis 2013, dirait le chanteur Éric Lapointe, Kareen se tape finalement une dépression en 2018. Comme elle le dit si bien : « J’ai bu ma vie. Je fais de l’anxiété. Tout ce stress vécu depuis cinq ans m’empêchait de parler aux gens qui téléphonaient pour obtenir de l’aide. J’en pouvais plus. Moi qui ne bois pas en temps normal. Après un an et demi, tannée des chicanes de couple pour obtenir de l’alcool au quotidien, je me suis réveillée pour demander de l’aide, fin 2019. »

La COVID, qui est entrée dans nos vies en début d’année 2020, a eu un effet positif sur elle. Elle a rencontré un travailleur social, s’est séparée de Patrick durant six mois et a pris un pas de recul face au SSPT. Une période pendant laquelle Kareen s’est recentrée sur elle-même. Cette pause salutaire lui a permis de faire la paix, recharger ses batteries et reprendre la vigueur qui fait sa réputation d’ange gardienne des camionneurs.

Preuve que son organisme est devenu incontournable aujourd’hui au Québec: grâce à une subvention gouvernementale, une étude avec l’Université du Québec à Montréal a été menée entre 2019 et 2022 sur le thème de la prévention.

C’est ça, Kareen Lapointe: une battante qui peut parfois avoir le sang chaud, mais qui défend ses camionneurs contre vents et marées. Une véritable ange gardienne, en définitive.

Rédacteur professionnel depuis plus de 15 ans, Christian possède une expérience considérable à titre de journaliste spécialisé en transport, notamment à titre de directeur de la rédaction de L'Écho du transport, magazine aujourd'hui disparu, et de Transport durable magazine.

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