La vaccination obligatoire des camionneurs transfrontaliers exacerbera la pénurie de chauffeurs

L’annonce d’un règlement qui rendra la vaccination obligatoire pour les camionneurs traversant la frontière canado-américaine fait craindre l’exode de routiers transfrontaliers vers d’autre type de transport, voir d’autres industries. Le Canada compte mettre en vigueur un tel règlement le 15 janvier prochain, alors que la réglementation américaine serait appliquée à compter du 22 janvier.

Invoquant un faible taux de vaccination chez les camionneurs, l’Association canadienne du camionnage d’entreprise (ACCE) souhaite que l’entrée en vigueur de ces règlements soit retardée, une enquête interne indiquant que seulement 67,3 % des camionneurs qui traversent la frontière sont entièrement vaccinés.

Selon Jean-Claude Fortin, président du Conseil et fondateur de J.E. Fortin à Saint-Bernard-de-Lacolle et président du Conseil de l’Alliance canadienne du camionnage, la crainte en ce moment, c’est que des camionneurs qui travaillent pour des entreprises sous charte fédérale ailler travailler pour des entreprises sous réglementation provinciale. Mais cela ne constituerait qu’une solution temporaire, car «ce ne serait qu’une question de temps avant que les provinces adoptent elles aussi une réglementation sur la vaccination obligatoire des camionneurs».

Groupe J. E. Fortin compte quelque 75 camionneurs et l’entreprise a la chance qu’ils soient tous doublement vaccinés. L’entrée en vigueur de la réglementation américaine ne lui pose donc pas de problème. «Tous nos chauffeurs se sont fait pleinement vacciner sans aucune pression de notre part», précise M. Fortin.

Une réglementation obligeant les camionneurs transfrontaliers à être vaccinée ferait plus de mal aux entreprises canadiennes qu’aux américaines. (Photo: iStock)

La réglementation affecterait beaucoup plus les entreprises de camionnage canadiennes, dont plusieurs traversent la frontière américaine, contrairement aux transporteurs américains qui se rendent très peu de notre côté de la frontière, suffisamment occupés chez eux ou concluant des ententes avec des compagnies canadiennes en cas de besoin.

Au Groupe Trans-West de Lachine, les effets du projet de réglementation américain se font toutefois déjà sentir. Son PDG, Réal Gagnon, croit que le gouvernement Biden ira bel et bien de l’avant le 22 janvier.

«L’American Trucking Association indiquait dans son bulletin électronique de ce matin que le président Biden ne changera pas d’idée sur son intention de ne laisser entrer sur son territoire que des camionneurs doublement vaccinés à compter du 22 janvier », de dire M. Gagnon en entrevue à Transport Routier. «Au Canada, le ministre de la Santé l’a dit encore hier : les camionneurs devront être vaccinés. Je serais extrêmement étonné que les États-Unis ou le Canada changent d’idée.»

M. Gagnon évalue que, jusqu’à maintenant, entre 6 et 8 pour cent de ses chauffeurs se sont trouvé un travail ailleurs en raison du projet de vaccination obligatoire, et d’autres pourraient suivre en janvier. Trans-West emploie autour de 500 chauffeurs.

Et cette main-d’œuvre n’est pas facile à remplacer, constate-t-il. «La concurrence ne vient pas que du transport. Tout le monde cherche de la main-d’œuvre. Quelqu’un de moindrement débrouillard va se trouver du travail à proximité de chez lui.  On fait face à tout un défi à l’aube de 2022.»

Le PDG de Trans-West ne croit pas aux bonis pour convaincre les camionneurs de se faire vacciner, mais plutôt en une approche de bonification salariale qui dure dans le temps.

«Nous venons tout juste d’annoncer une augmentation de 10 cents le mille. Et nous avions annoncé une hausse de 6 cents en septembre 2020. Ce n’est pas expressément pour la Covid, bien que cela va nous aider à attirer des routiers et à garder ceux qui sont déjà avec nous. En nous assurant que nos routiers sont parmi les mieux rémunérés et les mieux traités dans l’industrie, nous croyons que nous limiterons les départs en raison de la vaccination.»

Quelques routiers ont même rappelé le département des ressources humaines pour réintégrer la compagnie en indiquant qu’ils étaient disposés à recevoir leur première ou leur deuxième dose de vaccin.

La vaccination obligatoire offrira même des opportunités d’affaires à son entreprise, croit Réal Gagnon. «Il a 150 000 chauffeurs au Canada et il y en a 30 000 qui ne se feront pas vacciner. Il y a 8000 voyages par jours qui passent du Canada aux États-Unis. Ces voyages-là ne disparaitront pas, mais il va y avoir 30 pour cent moins de chauffeurs pour les effectuer. Cela va occasionner un resserrement de la capacité qui aura un effet à la hausse sur les taux. Ce sera bon non seulement pour nous, pour l’industrie dans son ensemble.»

C.H. Express, transporteur spécialisé en transport sur remorque plateau et intermédiaire en transport, engage 14 camionneurs qui se rendent aux États-Unis. Si la règlementation sur la vaccination est adoptée, l’entreprise de Saint-Jean-sur-Richelieu devra en réaffecter un au transport au Canada.

«Cela n’a rien de réjouissant. C’est une autre restriction qui s’ajoute», soupire Marc-André Hubert, directeur général.

«Je suis conscient que, dans l’industrie, il y a un certain nombre de chauffeurs non vaccinés. Cela fait en sorte qu’un marché en manque de main-d’oeuvre deviendra encore plus agressif.»

La règlementation aurait aussi des effets sur les opérations de courtage en transport de C.H. Express. Les camions sont difficiles à trouver, et l’obligation vaccinale viendrait aggraver la situation. «Il risque d’y avoir moins de camionneurs disponibles pour les États-Unis parce qu’un certain nombre d’entre eux vont être réaffectés au transport régional. Ça va déséquilibrer un marché déjà en déficit de chauffeurs.»

S’il y a une possible consolation, c’est que le resserrement de la capacité pour le marché américain pourrait avoir un effet positif sur les taux à long terme. «Peut-être que cela va ramener une certaine fidélité. Que des expéditeurs vont se dire : “mon transporteur est important et avoir une bonne relation avec lui, c’est important”. Mais à court terme, ça va être dur.»

L’ACC craint par ailleurs que la vaccination obligatoire des camionneurs perturbe encore davantage les chaînes d’approvisionnement canadiennes. Elle demande à Ottawa, à Washington et tous les membres de la chaîne d’approvisionnement de se réunir et de discuter des répercussions de la mise en vigueur de ces réglementations et d’envisager une approche politique et un calendrier plus appropriés.

Un sondage Nanos Research commandé par l’ACC en novembre a révélé que 83 % des Canadiens s’inquiètent de la fragilité de la chaîne d’approvisionnement et estime qu’il est de plus en plus difficile de se procurer des marchandises.

«L’inquiétude croissante de la population canadienne n’est pas sans fondement. Les défis actuels auxquels est confrontée la chaîne d’approvisionnement, qui comprennent une pénurie aiguë et croissante de chauffeurs de camion, s’aggraveront considérablement si le gouvernement du Canada va de l’avant en imposant une politique de vaccination à l’industrie du camionnage au début de 2022», souligne l’ACC dans un communiqué.

L’ACC estime que si une réglementation sur la vaccination des camionneurs transfrontaliers était adoptée, entre 15 000 et 30 000 camionneurs canadiens quitteraient immédiatement la chaîne d’approvisionnement ou choisiraient de travailler pour des entreprises du type Chauffeur inc., «un groupe croissant de transporteurs qui contournent les règles de sécurité, de travail et d’environnement et qui classent couramment les camionneurs employés comme des entrepreneurs afin d’éviter les obligations fiscales et de travail.

Cet article a été mis à jour pour inclure les commentaires de Marc-André Hubert.

Steve Bouchard écrit sur le camionnage depuis plus de 20 ans, ce qui en fait de loin le journaliste le plus expérimenté dans le domaine au Québec. Steve est le rédacteur en chef de l’influent magazine Transport Routier, publié par Newcom Média Québec, depuis sa création en 2000. Il est aussi le rédacteur en chef du site web transportroutier.ca, il agit comme rédacteur conseil du magazine L’automobile et il contribue aux magazines Today’s Trucking et Truck News.

Steve rédige aussi le bulletin électronique de Transport Routier, Les nouveautés du routier, et il participe à l’élaboration des stratégies de communication pour le salon ExpoCam de Montréal, propriété de Newcom.

Steve est détenteur d’un permis de conduire de classe 1 depuis 2004 et il est le seul journaliste de camionnage au Québec à avoir gagné des prix Kenneth R. Wilson de la Presse spécialisée du Canada, l’or et l’argent deux fois chacun.

Steve a occupé la présidence et la présidence du Conseil du Club des professionnels du transport du Québec et il représente les médias au comité des fournisseurs de l’Association du camionnage du Québec. En 2011, il a reçu le prestigieux prix «Amélioration de l’image de l’industrie» remis par l’Association du camionnage du Québec.

Donnez votre avis

Vos données ne seront ni publiées, ni partagées.

*