Le Canada a-t-il besoin d’une exigence de maîtrise de la langue pour les camionneurs?

Je me suis longtemps interrogé sur cette question. Je ne suis pas convaincu que l’incapacité de parler ou de lire l’une de nos langues officielles rende nécessairement un camionneur «dangereux».

Le mot «sécuritaire» est un terme fourre-tout, mais dans ce contexte, je crois qu’il signifie que le conducteur est capable de conduire un camion de façon à ne pas mettre en danger les autres usagers de la route.

(Photo : iStock)

Grâce aux caméras embarquées, nous voyons chaque jour de nombreux exemples de conducteurs véritablement incompétents, peu importe leurs compétences linguistiques.

Les situations critiques sur le plan de la sécurité sont celles où une communication efficace est essentielle, par exemple sur les lieux d’un accident ou lors du chargement de marchandises spécialisées sur une remorque à plateau. Il y a aussi le transport de marchandises dangereuses. L’incapacité à communiquer, comme lire, écrire, parler et comprendre, peut alors avoir de graves conséquences.

«Le plus grand obstacle à la communication est l’illusion qu’elle a eu lieu.» — George Bernard Shaw

L’ajout d’une exigence de maîtrise de la langue aux normes du Code national de sécurité sur les qualifications des conducteurs (NSC 6) et la formation de base des conducteurs (NSC 16) créerait des obstacles à l’entrée dans la profession. Toutefois, on peut soutenir qu’il est dans l’intérêt du public de s’assurer que les conducteurs de véhicules commerciaux sont en mesure de satisfaire à toutes les exigences de leur métier.

L’anglais est la langue internationale de l’aviation commerciale. Il est évidemment essentiel que les pilotes et les contrôleurs aériens puissent communiquer avec précision. Même dans les pays où l’anglais n’est pas la langue maternelle, la quasi-totalité des communications entre les aéronefs et le contrôle de la circulation aérienne se fait en anglais.

Cette pratique vise à prévenir les accidents causés par des messages mal compris. Les autorités de l’aviation ont établi l’anglais comme langue universelle il y a plusieurs décennies. Elles ont reconnu la nécessité d’une norme commune pour prévenir les accidents et ont agi en conséquence. Dans le camionnage, on a souvent l’impression qu’on se contente d’espérer que de tels accidents ne se produisent jamais.

Je n’ai connaissance d’aucun cas où une incapacité à communiquer aurait conduit à une catastrophe, mais je suis presque certain que certains accidents sont survenus à la suite d’instructions mal comprises.

Les États-Unis disposent depuis des décennies d’une exigence de maîtrise de l’anglais (49 CFR §391.11(b)), mais celle-ci n’a été appliquée de façon rigoureuse qu’à partir de juin 2025. À mon avis, l’administration Trump a remis cette règle en vigueur pour des raisons plus discutables, mais la logique qui la sous-tend demeure valable. La conduite d’un camion est une profession où la sécurité est primordiale, et une communication claire reste essentielle.

Cette mesure a pris l’industrie par surprise. Lors du déjeuner VIP de Truck World, en avril, Eric Starks, président de FTR, a indiqué que plus de 60 000 conducteurs avaient été jugés non conformes aux exigences de maîtrise de l’anglais, dont 16 000 ont été mis hors service (les conducteurs déclarés non conformes près de la frontière entre les États-Unis et le Mexique sont plutôt refoulés vers le Mexique et ne sont pas officiellement mis hors service).

Cela représente tout de même 16 000 déplacements vers des postes d’inspection quelque part au pays pour récupérer des camions immobilisés. Et peut-être aussi, mais probablement pas, 16 000 billets d’autobus pour des conducteurs désormais devenus inemployables.

Eric Starks a précisé que seulement 68 conducteurs canadiens ont été mis hors service en raison d’une maîtrise insuffisante de l’anglais, la grande majorité des conducteurs immobilisés provenant du Mexique.

Il est difficile de déterminer dans quelle mesure ces chiffres reflètent réellement le nombre de conducteurs ne maîtrisant pas l’anglais. Certains États appliquent cette exigence avec beaucoup plus de rigueur que d’autres. Selon FTR, le Texas a enregistré 582 infractions aux exigences de maîtrise de l’anglais ayant mené à une mise hors service, tandis que la Californie et le Minnesota, réunis, n’ont comptabilisé que quatre mises hors service entre juin et octobre.

Une exigence de maîtrise de la langue serait-elle envisageable au Canada?

Compte tenu de la façon dont les législateurs canadiens abordent généralement avec prudence les questions liées aux droits de la personne, il serait difficile de faire accepter une exigence de maîtrise de la langue au Canada. Il existe toutefois des précédents qui appuient la limitation de certains droits dans des environnements où la sécurité est essentielle.

Un cas concernait une pompière forestière en Colombie-Britannique. À la fin des années 1990, la province avait ajouté une norme de condition physique aérobie aux exigences d’emploi, une norme qu’elle ne parvenait pas à satisfaire, malgré le fait qu’elle exerçait ce métier avec succès depuis plusieurs années.

La Cour suprême du Canada a conclu que cette norme était discriminatoire et a établi ce que l’on appelle aujourd’hui le critère Meiorin, qui permet de déterminer si une norme discriminatoire peut néanmoins être justifiée en tant qu’exigence professionnelle justifiée.

La Cour a statué qu’un employeur (ou un organisme de réglementation) peut justifier une telle norme s’il est en mesure de démontrer que :

  • la norme a été adoptée dans un but ou pour un objectif ayant un lien rationnel avec l’exécution du travail;
  • la norme a été adoptée de bonne foi, dans la conviction sincère qu’elle était nécessaire pour atteindre cet objectif légitime lié au travail;
  • la norme est raisonnablement nécessaire à la réalisation de cet objectif légitime lié au travail.

Dans cette affaire, la responsabilité de faire respecter cette norme incombait à l’employeur. S’il était question d’une exigence de maîtrise de la langue, celle-ci devrait nécessairement être appliquée comme condition d’obtention ou de maintien d’un permis de conduire commercial, au même titre que les exigences relatives à la vision ou à l’aptitude médicale.

Peut-on alors soutenir que, dans le contexte de la sécurité en camionnage, une exigence de maîtrise de l’anglais satisfait aux trois critères énoncés ci-dessus?

Existe-t-il un risque réel et démontrable?

Dans les interactions courantes du quotidien impliquant les conducteurs, probablement pas. Mais il n’est pas nécessaire de faire preuve de beaucoup d’imagination pour voir dans quelles situations des problèmes pourraient survenir.

Les consignes particulières d’expédition ou de chargement en sont un bon exemple. Le transport des marchandises dangereuses (TMD) en est un autre. La documentation liée au TMD peut être complexe et les conducteurs doivent suivre une formation spécifique. Si un conducteur comprend mal ses responsabilités en vertu de la réglementation sur le TMD, la situation pourrait rapidement dégénérer.

Dans d’autres situations, comme la compréhension de contrats ou de transactions complexes, une maîtrise insuffisante de la langue peut être très préjudiciable pour le conducteur. Toutefois, ces enjeux ne relèvent pas véritablement de la sécurité. Ils sont plutôt d’ordre pratique.

Les choses peuvent toutefois se compliquer lors d’une intervention en bordure de route, dans une situation dynamique comme un accident, où les premiers intervenants posent des questions et exigent que le conducteur exécute des actions précises.

J’ai déjà eu affaire à des chauffeurs d’Uber qui utilisaient une application de traduction sur leur téléphone pour communiquer avec moi.

La première fois qu’un chauffeur m’a tendu son téléphone intelligent sous le nez, j’ai été quelque peu surpris. En pratique, cela fonctionnait, mais le procédé était laborieux et comportait un risque important d’erreurs. Les messages traduits peuvent facilement être déformés. Je n’aimerais pas devoir m’y fier dans une situation d’urgence, surtout dans le contexte du camionnage, où le vocabulaire est souvent très spécialisé.

L’examen de conduite permet-il de démontrer une maîtrise suffisante de la langue?

À l’heure actuelle, l’Ontario offre l’examen théorique de la classe A en 20 langues, tandis que la Colombie-Britannique le propose en 12 langues. La plupart des autres provinces n’offrent toutefois cet examen qu’en anglais ou en français.

En Ontario, l’examen pratique de conduite est offert uniquement en anglais ou en français. En Colombie-Britannique, aucune exigence linguistique précise n’est indiquée, mais il est précisé que les interprètes ne sont pas autorisés.

Au Canada, les exigences médicales sont prévues par la norme NSC 6 – Aptitude physique des conducteurs. Ainsi, tout conducteur titulaire d’un permis de conduire commercial valide est réputé avoir satisfait aux exigences médicales applicables.

Une logique semblable pourrait-elle s’appliquer à la maîtrise de la langue? Si un conducteur est capable de communiquer suffisamment bien avec un examinateur pour réussir son examen pratique, peut-on considérer que sa maîtrise de l’anglais est adéquate?

Certains seraient tentés de répondre par l’affirmative. Toutefois, si l’on se fie à ma récente entrevue avec un examinateur de DriveTest du ministère des Transports de l’Ontario (MTO), la réponse est non.

L’examinateur m’a indiqué que les compétences linguistiques de nombreux nouveaux arrivants au pays sont, au mieux, passables, voire faibles. Or, ils communiquent alors sur un sujet qui leur est familier. Il serait donc difficile de s’attendre à ce qu’un tel conducteur comprenne des questions ou des consignes complexes en anglais, ou qu’il soit en mesure d’y répondre de façon claire et intelligible.

C’est une chose lorsque le préposé au service à l’auto de Tim Hortons se trompe dans votre commande parce qu’il maîtrise à peine l’anglais. Mais je parie que peu d’entre vous seraient à l’aise de monter à bord d’un avion piloté par quelqu’un ayant le même niveau de compétence linguistique.

Il est temps de s’attaquer à la question de la maîtrise de la langue.

Les autorités canadiennes de réglementation ne se sont pas encore penchées sur cette question. Il faut dire qu’elles sont déjà aux prises avec de nombreux autres enjeux urgents qui auraient dû être réglés depuis longtemps. Je ne m’attends donc pas à ce qu’elles interviennent sur cette question dans un avenir rapproché.

Cela dit, les transporteurs canadiens doivent tout de même se préoccuper du risque que leurs conducteurs soient mis hors service dans les 48 États continentaux américains en raison des exigences de maîtrise de l’anglais.

Là-bas, le risque est bien réel. Recevoir une contravention est une chose, mais une mise hors service signifie exactement cela : le conducteur n’est plus autorisé à conduire un véhicule commercial. Les coûts et les inconvénients liés à l’envoi d’un autre conducteur pour récupérer le camion et au rapatriement du conducteur immobilisé sont considérables. Sans compter la perte de confiance du client, les temps d’arrêt et les autres répercussions opérationnelles.

De nombreux États ont clairement indiqué qu’ils ne sont plus disposés à tolérer des conducteurs incapables de comprendre suffisamment l’anglais pour tenir une conversation ou lire un texte simple dans cette langue.

Les transporteurs peuvent prendre les devants en aidant leurs nouveaux conducteurs à améliorer leur maîtrise de l’anglais. Il existe une multitude de balados et de programmes audio d’anglais langue seconde (ESL) conçus pour les personnes qui éprouvent des difficultés avec cette langue. De nombreuses ressources communautaires sont également offertes.

Je dois rendre hommage à ces conducteurs : malgré une capacité limitée à communiquer, ils poursuivent leur chemin et exercent leur métier. Ils font preuve d’un courage dont je ne suis pas certain d’être capable moi-même.

Je me suis déjà aventuré seul dans des lieux publics au Japon et en Suède. C’est une expérience intimidante. Mais je n’ai jamais mis la sécurité d’autrui en jeu. Conduire un camion lourd avec une maîtrise limitée de l’anglais est une tout autre affaire.

Il y a bien plus en jeu que le simple coût d’un billet d’autobus pour rentrer à la maison.


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