Les anges gardiens des camionneurs

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En 2013, un homme s’est jeté devant le camion de Patrick Forgues pour mettre fin à ses jours. À la suite de l’accident, Patrick a reçu un diagnostic de syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Ne trouvant pas les ressources nécessaires pour l’aider, il a fondé SSPT chez les camionneurs avec sa conjointe Kareen Lapointe. Depuis, ils offrent l’oreille attentive dont il aurait voulu bénéficier.

«La santé psychologique demeure un sujet tabou», constate Kareen. «Souvent, les gens ne veulent pas parler de ce qu’ils vivent. Quand nous avons créé SSPT chez les camionneurs, c’était un peu ça le but : offrir une ressource à qui parler quand ça ne file pas bien dans ton camion.»

Patrick est un grand et gros bonhomme qui attire naturellement les confidences. «Je crois que les gens se disent, si un homme de sa taille a été capable de mettre un genou à terre, de montrer sa vulnérabilité, on le peut nous aussi», présume Kareen.

Patrick a eu plusieurs discussions avec des camionneurs depuis le début de la pandémie de la COVID-19. Au début, il a remarqué que les camionneurs étaient en général plus «zen».

«Durant le confinement, il y avait beaucoup moins de trafic et beaucoup moins d’accidents», se rappelle-t-il. «Nous avons une cellule de recherche et nous essayons de trouver les chauffeurs qui ont un accident. On pouvait en repérer quatre ou cinq par jour avant la pandémie, alors qu’on en retraçait quatre ou cinq par semaine durant le confinement, et ce n’était pas des gros accidents.»

Toutefois, la situation aux États-Unis était préoccupante pour les camionneurs qui s’y rendent.

«Plusieurs me disaient que les mesures sanitaires étaient déficientes. Que la distanciation dans les bureaux des clients n’était pas respectée, qu’on ne portait pas de masque et qu’on ne se désinfectait pas les mains. Je crois que nous étions plus sensibilisés ici à ce moment et il a fallu un mois avant de voir la situation changer. Plusieurs étaient stressés de voir ça», de dire Patrick Forgues.

Kareen Lapointe et Patrick Forgues, (Photo: courtoisie)

Lorsque la réglementation sur les heures de service a été assouplie en raison de la pandémie, Patrick dit avoir reçu presque quotidiennement des appels de camionneurs se disant exténués.

«Certains étaient au bout du rouleau. Il y a des compagnies, des répartiteurs qui ont exagéré. Et c’est maintenant que ça commence à tomber. Plus les semaines passent, plus il y en a. Même si les règles sur les heures de service sont revenues [à la normale], les chauffeurs n’ont pas eu la chance de récupérer.»

Lorsque Patrick ou Kareen constate qu’un camionneur vit une détresse psychologique, ils les réfèrent à une équipe de psycho-éducateurs pour qu’il soit pris en main.

«Les gens ont besoin de parler, d’être guidés », souligne Kareen.

«Il y a ceux qui ont trop travaillé en raison de l’exemption aux heures de service, et d’autres ont perdu leur emploi et, ça aussi, c’est un autre genre de stress.  Il y a l’anxiété qui vient avec le stress financier.»

Patrick Forgues conseille aux employeurs de prendre le temps de parler. «Ça peut être le propriétaire, mais aussi un répartiteur, un employé de bureau, le concierge. Si vous avez un doute qu’une personne ne va pas bien, prenez le temps de vous asseoir avec et de jaser. Parfois, le simple fait de parler fait toute une différence.»

«De voir que quelqu’un est à l’écoute, ça peut faire la différence quand la personne retourne à la maison», ajoute Kareen Lapointe.

SSPT chez les camionneurs travaille à mettre en place un programme de «sentinelles», des personnes sur le terrain qui seraient en mesure de repérer la détresse psychologique. Ce programme impliquerait une formation que pourraient suivre non seulement les camionneurs, mais aussi des employés de relais routiers et d’autres personnes appelées à interagir avec les camionneurs.

De l’aide financière pourrait provenir du Programme de soutien aux initiatives en main-d’œuvre pour le transport routier des marchandises que le premier ministre Francois Legault avait annoncé en début d’année.

Mais cela était avant la pandémie et Kareen Lapointe ignore à quel point la crise aura des conséquences sur ce programme.

Ni sur celui annoncé l’année dernière par le ministre du Travail, Jean Boulet, voulant faire reconnaître et indemniser les maladies psychologiques reliées au travail, comme l’anxiété et le stress post-traumatique.

«On espère que ce sera possible, car les camionneurs vont avoir besoin d’encore plus de soutien. Nous sommes en déconfinement, mais la crise économique commence. Il ne faut vraiment pas lâcher et nous devons être là pour les camionneurs», conclut Kareen.

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