Les flottes nord-américaines dans la brume

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L’industrie du camionnage en Amérique du Nord est aux prises avec un problème de drogue croissant. La même marijuana légalisée au Canada et dans certains États américains est toujours interdite par le gouvernement fédéral américain. Cela donne lieu à un bourbier juridique, et les transporteurs tentent toujours de déterminer ce que signifient tous les détails.

Les chauffeurs présentant toute trace de la drogue – même acquise légalement – échoueront les tests de dépistage du département du Transport des États-Unis (U.S. DOT) qui ont une tolérance zéro, et il n’y a toujours pas de test pour mesurer l’affaiblissement réel des capacités. Les transporteurs qui ont besoin d’espace d’entrepôt dans certains États américains sont maintenant en concurrence avec l’industrie de la marijuana elle-même, qui se voit contrainte de conclure des transactions commerciales en argent liquide. (Les banques américaines sont réglementées par le gouvernement fédéral et ne peuvent accepter de fonds provenant de la drogue. Certains transporteurs considèrent la drogue comme une nouvelle source de fret, mais ils enfreindraient la règlementation fédérale américaine en se rendant dans des zones où la marijuana est illégale. Ensuite, il y a les candidats potentiels à l’emploi qui échouent leur premier dépistage de drogue, aggravant la pénurie de main-d’œuvre.

Abigail Potter, responsable des politiques de sécurité et de santé au travail à l’American Trucking Associations, a eu quelques éclats de rire en arborant un drapeau canadien avec une feuille de marijuana à la place de la feuille d’érable lors d’une présentation dans le cadre de la conférence de gestion et exposition annuelle de l’American Trucking Association, mais il est clair que les problèmes ne se limitent pas au Canada.

Treize États ainsi que le district fédéral de Columbia ont décriminalisé la marijuana. Neuf États ainsi que le district fédéral de Columbia l’ont pleinement légalisé. Il y a ensuite les juridictions qui ont des lois sur la marijuana à des fins médicales. Onze de ces États incluent une jurisprudence qui oblige à s’adapter à la consommation de drogue lorsque possible.

«Cela a vraiment ouvert la voie à l’accessibilité de la marijuana et a vraiment commencé à éliminer les préjugés liés à la consommation de marijuana», a déclaré Mme Potter. En septembre, un sondage de Pew Research a révélé que 62 % des Américains étaient favorables à la légalisation, et que les taux sont les plus élevés chez les jeunes générations. Soixante-quatorze pour cent des milléniaux interrogés ont manifesté leur soutien, contre 63 % des répondants appartenant la génération X.

Il ne s’agit pas de la seule recherche qui attire l’attention. Alors que le Canada légalisait la marijuana à des fins récréatives, l’Insurance Institute of Highway Safety (IIHS) a annoncé une augmentation de 5,2 % des collisions dans les États du Colorado, du Nevada, de l’Oregon et de Washington, où la marijuana est légale, par rapport aux États voisins de l’Idaho, du Montana, de l’Utah et du Wyoming, a déclaré Mme Potter. Et ce, même après avoir tenu compte des différences entre les populations de chauffeurs, les parcs de véhicules assurés, l’exposition urbaine par rapport à l’exposition rurale, le chômage et les conditions météorologiques.

«Nous ne voulons pas de ces personnes au volant. Nous voulons les empêcher de prendre le volant», a-t-elle déclaré.

«Nous avons vraiment assisté à une augmentation des échecs aux tests de dépistage pré-embauche, en partie parce que cela s’est normalisé», a déclaré Greg Fulton, président de la Colorado Motor Carriers Association. «Ils [les chauffeurs]ne réalisent pas non plus combien de temps cela reste dans le système.» Un transporteur de charges partielles, même après avoir avisé les gens de ne pas postuler pour un emploi s’ils avaient consommé de la drogue au cours d’une certaine période, voyait toujours 60 % des candidats échouer aux tests de dépistage.

Il se demande également si les statistiques sur les accidents permettent d’obtenir une image complète de la situation lorsqu’un chauffeur avec facultés affaiblies a consommé de la marijuana et de l’alcool.

Des pressions pour étendre la légalisation se poursuivent également au sud de la frontière. La marijuana récréative légalisée est présentement en attente dans le New Hampshire, le New Jersey, New York et en Pennsylvanie. En novembre dernier, le Michigan et le Dakota du Nord ont tenu des référendums sur la légalisation, tandis que le Missouri et l’Utah organisent des référendums sur l’utilisation accrue de la marijuana à des fins médicales.

«Lorsque de plus en plus d’États commenceront à légaliser, il y aura un mouvement pour commencer à la transporter d’un État où elle est légalisée à un autre», d’ajouter Mme Potter.

Ceux qui transportent le fret font face à un risque réel. L’une des façons de se faire bannir à vie du camionnage, c’est d’être condamné pour un crime en lien avec le déplacement ou le transport de drogue. «Cela s’applique également au chauffeur et au transporteur», a-t-elle déclaré.

Les représentants de l’État pourraient bien accepter de tels chargements, mais les agents fédéraux pourraient ne pas accepter aussi facilement de fermer les yeux sur un plein camion de marijuana, dont la valeur peut parfois atteindre 19 millions de dollars.

Greg Fulton, président de la Colorado Motor Carriers Association, admet que le monde des affaires a été pris au dépourvu et qu’il ne pensait jamais que la marijuana serait véritablement légalisée.

«À l’époque, nous ne savions pas à quel point nos jeunes souffraient», a-t-il déclaré en lien avec les 500 000 cartes de marijuana médicale qui ont été émises. Un médecin a gagné 500 000 dollars en six mois en écrivant des ordonnances connexes.

Au Colorado, les entreprises connexes augmentent également le prix des terrains dans les zones utilisées par les flottes pour l’entreposage. «Les dispensaires et leurs maisons de culture ont tendance à être zonés presque aux mêmes endroits que nous», a déclaré M. Fulton.

Bien entendu, le Canada fait maintenant face à sa propre dynamique juridique.

«Chaque fois que nous avions des questions en lien avec la consommation de drogue ou d’alcool ou de cannabis, elles s’inscrivaient presque exclusivement dans le contexte des réglementations du département du Transport des États-Unis», a déclaré Jonathan Blackham, directeur des politiques et des affaires publiques à l’Alliance canadienne du camionnage. Les temps changent. «Maintenant, je considère cette époque comme les moments faciles. Le bon vieux temps.»

«Cela a complètement change la donne pour nous – et c’est vraiment l’un des plus grands problèmes auxquels nous sommes confrontés en ce moment», a-t-il déclaré.

La question numéro 1 est la problématique des chauffeurs avec facultés affaiblies identifiés. Les dispositifs pour faire des tests en bordure de route sont encore «très, très limités» en termes de capacité à mesurer l’affaiblissement des facultés, a déclaré M. Blackham, parlant des limites de cinq nanogrammes de THC par millilitre de sang. De manière non officielle, l’alliance a entendu dire que les seuils pour les dispositifs sont plus proches de 15 nanogrammes.

«Que ce soit légal ou pas, les chauffeurs transfrontaliers ne peuvent pas utiliser ce genre de choses», a-t-il déclaré. Mais c’est une autre histoire pour les camionneurs nationaux qui ne sont limités que par des seuils d’affaiblissement des facultés.

«C’est une pensée très effrayante.»

«Nous trouvons partout des entreprises qui ont mis des politiques en place», d’ajouter M. Blackham. Air Canada n’autorisera pas ses employés à consommer de la marijuana. La police de Toronto demande à ses agents de ne pas être en service pendant 28 jours après avoir consommé la drogue. Et, tandis que certains transporteurs trouvent le concept offensant, d’autres évaluent les options des producteurs de marijuana qui voudraient que leur fret soit transporté.

«Nous anticipons de gros problèmes à la frontière canado-américaine – moins du côté des véhicules commerciaux, mais davantage du côté des véhicules de tourisme», a déclaré M. Blackham. «En avoir un peu dans votre boîte à gants est un gros problème, également.»

«Nous ne savons toujours pas comment déplacer la marchandise», d’ajouter M. Fulton, évoquant l’interdiction fédérale de la marijuana et le fait que les transactions se fassent comptant comme deux défis à relever. Il souhaite que l’American Trucking Associations établisse certaines instructions de son côté de la frontière.

«Nous devons avoir une certaine cohérence. Nous devons avoir des normes à ce sujet», a-t-il dit. «Nous souhaitons franchement que cela se fasse de la manière la plus sûre.»

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