On a un problème de main-d’oeuvre, dit Denis Hamel du CPQ aux congressistes de l’ACQ

Lors du 73e Congrès de l’Association du camionnage du Québec, Denis Hamel, conseiller stratégique à la présidence au Conseil du patronat du Québec, a dressé un portrait des défis qui attendent le marché du travail québécois, dans le cadre d’un atelier présenté par la Fondation pour la formation en transport routier. Entre vieillissement accéléré de la population, rareté persistante de la main-d’œuvre et besoins croissants en productivité, les entreprises devront s’adapter rapidement pour éviter de «frapper un mur au niveau collectif».

D’entrée de jeu, Denis Hamel rappelle que toute projection du marché du travail repose sur deux variables clés : l’économie et la démographie. Si la première demeure incertaine, la seconde est beaucoup plus prévisible. «La démographie, elle, c’est une science sociale un petit peu plus exacte», souligne-t-il, insistant sur son rôle déterminant dans l’évolution de l’offre de main-d’œuvre.

Denis Hamel, conseiller stratégique à la présidence au Conseil du patronat du Québec. (Photo: Steve Bouchard)

Depuis 2022, le Québec connaît une situation inédite : le nombre de décès dépasse celui des naissances. «Si on n’avait pas l’immigration, on serait en chute démographique», affirme-t-il. La croissance de la population repose désormais exclusivement sur l’apport migratoire, qui a permis de maintenir une hausse entre 2022 et 2025.

Une population qui vieillit rapidement

Au-delà du volume de population, sa composition change profondément. Le vieillissement s’accélère et modifie la structure du marché du travail. «Il y a plus de gens en haut de 74 ans et de moins en moins de gens en bas de 20 ans», résume Denis Hamel.

Cette transformation aura des impacts directs : moins de jeunes pour intégrer le marché du travail et une proportion croissante de travailleurs expérimentés.

Certaines régions seront particulièrement touchées. Montréal, par exemple, pourrait perdre jusqu’à 200 000 habitants d’ici 2030, alors que d’autres zones continueront de croître. Ces déséquilibres régionaux compliqueront davantage la gestion de la main-d’œuvre pour les entreprises.

Dans certains secteurs, la situation est déjà critique. Denis Hamel évoque des milieux, comme le camionnage, où près de la moitié des travailleurs ont 55 ans ou plus, ce qui annonce une vague importante de départs à la retraite. «Ça veut dire qu’il y a un problème de main-d’œuvre», dit-il sans détour.

Une pénurie qui pèse sur les entreprises

Contrairement à certaines idées reçues, la pénurie de main-d’œuvre ne constitue pas une bonne nouvelle économique. «Non, ce n’est pas une bonne chose la pénurie de main-d’œuvre. Oublions ça», tranche Denis Hamel.

Depuis le milieu des années 2010, les entreprises subissent une pression accrue : surcharge de travail pour les employés, hausse des accidents, projets reportés et investissements retardés. Cette rareté transforme également le rapport de force sur le marché du travail. «Maintenant, ce sont les employés qui choisissent leur employeur», observe-t-il, soulignant que cette dynamique a contribué à des hausses salariales importantes.

Le faible taux de chômage accentue cette réalité. Historiquement élevé au Québec, il est désormais inférieur à la moyenne canadienne et se situe à des niveaux très bas. «Avec un taux aussi bas, on est vraiment en difficulté pour recruter», note-t-il.

Paradoxalement, le Québec se distingue par un taux d’activité élevé. Près de 90 % des personnes âgées de 25 à 54 ans participent au marché du travail, un niveau supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE. Cela signifie que les marges de manœuvre pour accroître la participation sont limitées. «À 90 %, on n’a presque plus de réserve», résume Denis Hamel.

Des besoins massifs à combler

Les projections gouvernementales illustrent l’ampleur du défi. Au cours des dix prochaines années, le Québec aura besoin de 2,4 millions de travailleurs pour répondre à la demande, notamment en raison des départs à la retraite. Une partie de ces besoins sera comblée par la formation locale, mais l’immigration jouera un rôle crucial.

Selon Denis Hamel, environ le quart des postes devra être pourvu par des travailleurs immigrants. Cela représente des centaines de milliers de personnes à intégrer au marché du travail, alors même que les seuils d’immigration actuels demeurent limités.

Il insiste sur la nécessité d’adapter les politiques en conséquence : «Le marché du travail a des besoins. […] Il faut regarder les chiffres tels qu’ils sont». L’idée d’ajuster l’immigration en fonction des besoins sectoriels, notamment dans des domaines en pénurie comme le camionnage, revient comme un levier incontournable.

(Photo: Steve Bouchard)

Miser sur la productivité et la formation

Face à ces contraintes démographiques, l’amélioration de la productivité apparaît comme une solution essentielle. La numérisation et l’automatisation seront au cœur de cette transformation, mais elles nécessitent une main-d’œuvre plus qualifiée.

Denis Hamel souligne un enjeu préoccupant : une part importante de la population éprouve des difficultés en lecture et en écriture. «Avec des postes qui se complexifient, […] on va avoir besoin de gens de plus en plus qualifiés», prévient-il.

La formation continue devient donc un impératif. «Il ne faut pas cesser de se former tout au long de sa vie», insiste-t-il, y voyant un moyen d’augmenter la productivité tout en atténuant la pression sur le marché du travail.

Retenir les travailleurs expérimentés

Dans ce contexte, la rétention des travailleurs plus âgés constitue un autre levier stratégique. Denis Hamel souligne que ces employés souhaitent souvent prolonger leur carrière, mais à certaines conditions. «Ce n’est pas juste dire : restez avec nous. Ça se planifie », affirme-t-il.

Cela implique des ajustements concrets : conditions fiscales incitatives, aménagement des horaires, adaptation des milieux de travail. L’objectif est de maintenir ces travailleurs en emploi plus longtemps, afin de préserver leur expertise et limiter les pertes liées aux départs massifs à la retraite.

Enfin, Denis Hamel appelle à mobiliser des bassins de travailleurs encore sous-représentés : personnes en situation de handicap, nouveaux arrivants, individus éloignés du marché du travail ou ayant des difficultés linguistiques.

«Il faut aller chercher tous ceux qu’on ne connaît pas comme bassin de main-d’œuvre», insiste-t-il. L’augmentation du taux de participation, même marginale, pourrait contribuer à atténuer la pénurie.


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